Communication

Présentation du blog

Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

Bonne lecture.

Jeudi 1 novembre 2007

 

Beyrouth à Paris 
      par Lama Serhan

 

 

Beyrouth----Paris.gifC’est peut-être un cliché, voire une évidence, mais les sujets les plus usités enfantent souvent des chefs d’œuvre. Alors n’ayons pas peur des images d’Epinal : Paris est un lieu sans frontières. Je ne vous parle pas de la ligne 4 du métro, ni du 13ème arrondissement, ni de la possibilité d’acheter du chinois cacher au supermarché en bas de chez vous.

Ce à quoi je pense est la diversité indéniable des manifestations culturelles parisiennes. Dans le foisonnement offert se déroule une initiative intéressante mêlant poésie, performance théâtrale, lectures, musique, expositions de photos… Depuis cet été, et ce jusqu’en juin 2008, Beyrouth s’est invitée à Paris. Installée dans des lieux divers, elle étale son incroyable énergie créatrice. Aux médisants ne la voyant que sous les bombes, elle répond que là où la raison politique échoue, l’homme qui rêve raconte. Et à ceux qui reculent devant son lot de morts, elle leur fait entendre leurs propres souffrances à travers les histoires de Lina, Sawsan, Rabih… Et que d’histoires… Je ne vous en fais part que de deux, vous laissant ainsi le choix d’écouter, de voir, mais surtout de ressentir par vous-mêmes.

 

Au Tarmac, théâtre francophone se situant dans le parc de la Villette, Sawsan Bou Khaled a entrepris un voyage par le mouvement dans le monde des insectes. C’est Cryptobiose, ou sa propre définition de la métamorphose kafkaïenne.

Une scène délimitée par un carré de tissu, une valise, une femme. Une voix off livre des descriptions de phénomènes de mutation d’insectes aux noms que je vous avoue avoir oubliés… Mais le plus intéressant réside dans la transposition de ces faits à ce que cette femme subit. Dans une suite de gestes sur un fond sonore musical contemporain, la femme étreint un pantin, représentant son amant, qui soudain lui est arraché. Sa danse jusqu'à lors amoureuse mutera vers la folie. Car évidemment comment vivre sans son amour quand ce sont les circonstances extérieures qui l’ont fait disparaître. La seule échappatoire est la fuite, l’exil ou la mort. On passe de ces questionnements-là à des souvenirs de leurs amours passées. Tout cela ne passe pas véritablement par les mots. Ce n’est pas spécifiquement du théâtre, on peut plutôt parler de performance, et j’emprunte ce terme au vocabulaire anglais. La relation que je vois avec le texte kafkaïen est dans l’impossibilité d’être comprise ou entendue (elle chuchote, la voix off anone des textes aux limites du compréhensible) mais surtout dans la scène finale où on la voit devenir chenille, enroulée dans le tissu qui recouvrait le sol. Le tract distribué explicite l’enlèvement de l’homme comme reprise d’un événement historique (de nombreux libanais furent enlevés durant la guerre civile), mais nous pouvons y voir tout simplement les conséquences de l’arrachement de l’être aimé sur celui qui reste.

 

            Au Théâtre de la Cite Internationale, Lina Saneh accompagnée de son mari, Rabih Mroué, a présenté Appendice.

Elle est assise de profil. A quelques pas se trouve un pupitre face au public. Quand les spectateurs pénètrent dans la salle, Lina est déjà là. Rabih arrive, dossier à la main et se place derrière le pupitre. Suit alors un long texte dit et lu par Rabih seulement. Lina ne tourne la tête que quelques fois. Cependant toute la parole de Rabih est celle de Lina.

Il nous explique le désir de Lina d’être incinérée à sa mort. Mais elle se heurte à la loi de son pays dans lequel il est interdit de se faire incinérer. Un des amis de Lina lui apprend que dans certains hôpitaux, quand il y a ablation d’organes, ceux-ci peuvent être brûlés. Là est la clef. Elle envisage alors de se faire enlever organe par organe pour se faire brûler « petit à petit, à petit feu ». On passe par la description d’une séance de torture tirée des écrits de Deleuze à une remise en question juridique de l’acte. La seule solution possible face aux problèmes probables est de faire de cette extinction lente une performance artistique.

Vous avez compris, tout y passe. La critique est acerbe et provoque même des éclats de rire dans la salle. Le rire devient alors la réponse à l’absurdité de notre monde. Selon Lina Saneh « L’ambition de ce projet est de faire de mon corps un lieu de lutte, un champ de bataille entre promesses de liberté et de modernité (de tout Etat, au-delà de l’Etat Libanais) et les forces identitaires et communautaires qui, partout, veulent ériger leurs systèmes en modèles universels et, par suite, impératifs. Il s’agit de pouvoir discuter les tensions qui se jouent, sur l’espace d’un corps (et sa liberté), le langage de la Loi (et ses impératifs et qualications), le commerce moderne (et sa “monnaie” virtuelle), et l’art (et ses instances constituantes).»[1]

 

Pour la suite de la programmation je vous conseille vivement de faire un tour à la Maison de la poésie, du 13 au 24 novembre, "Les Belles étrangères"  avec Le Liban comme invité d’honneur, une soirée consacrée au grand poète libanais Abbas Baydoun.

Sinon portez aussi vos pas en 2008 vers ces différents lieux : au Tarmac de la Villette, février-mars (à préciser), y voir Archipel d’Issam Bou Khaled ; au Théâtre l’Atalante, mai-juin,  Le fou d’Omar  de Abla Farhoud, auteure québécoise, version scénique et mise en scène de Nabil El Azan ; ainsi qu’au Théâtre du Rond-Point, du 19 au 29 juin, Qu’elle aille au diable Meryl Streep de Rachid El Daif adapté par Mohamed Kacimi, dans une mise en scène de Nidal Al Achkar, directrice du Théâtre de la Ville de Beyrouth.

 

 

 

 

[1] Source Internet : http://www.parisetudiant.com/loisirs/evenement.php?ne=12873

par La plume francophone publié dans : Dossier n°20 : Chroniques automnales
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Samedi 20 octobre 2007

Tierno Monénembo est un auteur guinéen dont l'oeuvre romanesque est riche de plusieurs titres, on peut citer à titre d'exemple Les Crapauds-brousse (1979), Un rêve utile (1991), Pelhourino (1995), Les écailles du ciel (1997), L'aîné des orphelins (2000) ou encore Peuls (2004). La richesse de ses textes rend compte à elle seule du caractère polymorphe du roman se pliant aux exigences de la mutiplicité ; les langues se rencontrent, s'entremêlent pour célébrer les remous d'une écriture, instable, jaillissante.    

par La plume francophone publié dans : Dossier n°19:Tierno Monénembo
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Samedi 20 octobre 2007

Analyse

 


Le cycle infernal : motif de la pourriture et de la décomposition
par Sandrine Meslet

  

 

 

Goutte d’eau qui tombe et se perd dans la mer,

Grain de poussière qui se fond dans la terre,

Que signifie notre passage en ce monde ?

Un vil insecte a paru puis disparu.

 

Omar Khayyam

 

A travers le naufrage d’un homme, Bandiougou, sous les yeux d’un groupe d’hommes attablés Chez Ngaoulo, l’étrange griot urbain Koulloun conte le destin d’un territoire et des hommes qui le peuplent. Ainsi s’ouvre le récit de Cousin Samba.

La dimension poétique du texte est assurée par l’abondance des métaphores, celles-ci illustrent la volonté de transfigurer par le biais de l’écriture poétique une situation politique critique. Monénembo revendique ainsi le choix de ne pas présenter son texte comme une simple diatribe anti-colonialiste, mais plutôt comme un brûlot critiquant la gestion des Indépendances. La transposition difforme et aliénée du réel suffit, elle présente un chaos auquel l’homme n’échappe pas et fait de son destin une spirale où seule la nature agit, engloutissant toute trace humaine.

 

La pourriture comme un rappel de l’état de nature

 

La citation en exergue d’Aimé Césaire revient sur le drame de l’attente « […] rien ne viendra et la saison est nulle », elle dit l’attente inutile ; le poète souffle à Tierno Monénembo une poétique de la désillusion et du non espoir. Le griot Koulloun lui-même avertit le lecteur dès le début, « N’en croyez rien si le cœur ne vous en dit. Je ne vous demande pas de croire[1] » sont les premiers mots du texte. L’auteur signale ainsi à son lecteur le caractère arbitraire de la vérité lorsqu’il est question d’écrire un roman. Même la description de Leydi-Bondi tend à s’annuler « rien ne mériterait d’être conservé : tout y pourrit avant même d’exister » ou bien plus loin « Ecoutez et oubliez. Ici le souvenir ne vaut pas un sou ». Le texte ne cesse de dire son insuffisance et décline, jusqu’à la rendre dérisoire, une parole confrontée à la multiplicité de l’expression « Je vous dirai…Je vous parlerai…Je vous conterai…J’évoquerai… ». La mort vient donner sens à l’insalubrité des lieux, à la malveillance des hommes. Le corps se décompose pour mieux rappeler la réalité physiologique du corps humain et Yabouleh, un des seuls personnages féminins du Leydi-Bondi, meurt d’un étrange mal, touchée par « le Mauvais-Liquide ».

 

La petite souffrit et se décharna sous nos yeux impuissants. Elle transpira. Elle eut froid. Elle claqua des dents. La diarrhée pressa son corps comme un citron et fit couler le long de ses cuisses d’abondants filets visqueux[2].

 

Les apparitions de grand-père Sibé viennent avertir le jeune Samba du danger qui le guette, la pourriture envahit alors le corps de l’ancêtre devenu charogne et reflète celle, invisible, qui atteint le jeune homme. En préparant le remède qui doit faire avorter Mme Tricochet de l’enfant qu’elle porte, Samba devient l’artisan de la mort de sa propre chair puisque que cet enfant est de lui. L’ancêtre apparaît mutilé par le manque de dignité de son petit-fils « En une bizarre attitude matérielle, Sibé tenait un enfant albinos hilare qui lui tétait la plaie[3]. » Le métissage, vu sous l’angle de la difformité, nourrit la dimension tragique d’un texte où tout semble concourir à la description de l’impuissance des hommes, à la banalité du mal.

 

 

L’expérience de la description

 

La trame du récit n’est pas la plus importante et la narration succombe aux détournements, ainsi les multiples digressions remettent la description au cœur du récit et présentent le texte comme un ensemble de tableaux vivants. On passe ainsi de la description du lieu où a grandi Cousin Samba, au récit de la guerre de Bombah illustré par l'emploi astucieux de la figure de l’hypallage. L'étopée du roi Fargnitéré, grand chef guerrier face aux armées des futurs colonisateurs, est ainsi révélée par l'intermédiaire de la description de son arme :

 

[…] mais l’arme s’était mise à évoluer toute seule, vibrant et miaulant à la fois, imitant le vagissement du bébé et les cris des bêtes de brousse, récitant des versets de prière, proférant des injures d’intraitable voyou, tour à tour hurlant et ricanant […] Elle empruntait le cri du hibou sous le nez de l’ennemi, hurlait dans les tympans de celui-ci la fureur discursive des bois sacrés […]Elle devenait tour à tour crinière de vieux lion, tête de chat sauvage, canari plein de tubercules aux allures de têtards qui braillent à qui mieux mieux. Elle rasait la plaine, tranchait l’herbe et confectionnait de gigantesques gerbes. Sa lame virait de l’argent à l’or, du cuivre à l’ivoire[4].

 

On note en effet que les caractéristiques de l’arme reprennent en fait celles du roi Fargnitéré, la description de l’arme permet de dresser le portrait du célèbre guerrier. En laissant la parole au grand-père Sibé pour relater le récit de la guerre de Bombah et décrire l’arme du roi Fargnitéré, le récit semble relancé par l’intermédiaire d’une parlure nouvelle qui vient enrichir le texte : « Parole de nos tonnerres en un jour sans pluie. Serment de nos baobabs dans l’intimité du roc ! Colère de nos dieux devant la luxure des hommes ![5] ». Ces phrases nominales, dans lesquelles l’absence de verbe accélère le rythme du récit, font basculer la phrase dans le domaine de l’incantation. La place de l’exemple au sein de cette délirante addition vient annuler ou du moins mettre en péril son effet, en le démultipliant à l’infini : « Une touffe d’herbe a défié l’harmattan. L’aveugle a provoqué la vipère. Voilà que le paralytique s’amuse avec la queue du lion. Qui ne connaît la panthère croit tripoter un chaton[6] ». Le récit de Sibé, empli de tradition épique, est cependant jugé ironiquement par les villageois qui s’interrogent sur sa prétendue présence sur les lieux du conflit. On passe ainsi d’une narration épique à son détournement parodique, une fois de plus le motif paraît être celui de la bascule. Tout et son contraire viennent dire la réversibilité du monde, son inconstance et son morcellement.  

 

 

L’événement textuel : la mort

 

Le spectacle de la mort est décliné dans tout le texte, nous assistons à la tragédie qui suscite terreur et pitié aux yeux du griot Koulloun et de ses compagnons. L’ombre, qu’ils ont vu entrer dans le bar et dont ils semblent tout attendre, apparaît comme la métaphore de la mort. En effet, le personnage de Cousin Samba restera muet tout au long du roman, silencieux comme le surgissement de la mort qui frappe au hasard « [il] se mêla à notre existence jusqu’à en devenir une sorte de filigrane[7]. » C’est la voix de Bandiougou, compagnon d’infortune de Samba, que rapporte le griot Koulloun, il est celui qui sert de passeur entre son propre récit et celui de l’ombre, Samba. La léthargie dont sortent les personnages du bar Chez Ngaoulo, se fait par le surgissement d’un événement inattendu qui vient confondre leur quotidien. Pourtant le monde qu’ils découvrent, enivrant à souhait, n’en demeure pas moins une frontière entre le monde « du visible et de l’invisible ». L’expérience du récit se fait expérience de la mort, de sa propre disparition, dans le dernier chapitre du texte « Le commencement des choses » le griot urbain accompagne Samba à sa dernière demeure. La nature s’est emparée du village de Kolisoko, l’arbre se saisit de Samba en le réintégrant au cycle de la vie.

 

 

La voix de Wango, griot du roi Fargnitéré, surgit au moment du bannissement de Samba et de son grand-père Sibé pour leur porter réconfort « Ce n’est pas à toi qu’ils en veulent, Sibé. Ils en veulent à eux-mêmes, ils en veulent à leur oubli[8]. » Pourriture et décomposition viennent ainsi se mêler afin d’illustrer le manque de visibilité des hommes, qui refusent de voir le drame se jouer : « Un réveil terrible avait succédé à l’euphorie. La négraille désenchantée coulait un triste regard sur la nouvelle réalité et étouffait à tout bonheur son amertume[9]. »

 

 


[1] Tierno Monénembo, Les écailles du ciel, Seuil, coll. « Points », Paris, 1997 (1986 pour la première édition), p.13

[2] p.167

[3] p.121

[4] p.56-57

[5] p.54

[6] p.55

[7] p.27

[8] p.92

[9] p.151

par La plume francophone publié dans : Dossier n°19:Tierno Monénembo
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Samedi 20 octobre 2007


Vagabondages et déroutes
par Virginie Brinker 


 
Un-r--ve-utile.jpgUne œuvre déroutante         


          Un Rêve utile
est le troisième roman de l’auteur guinéen, Tierno Monénembo, publié en 1991 après Les Ecailles du ciel (1986) et Les Crapauds-brousse (1991). L’œuvre conte la vie des communautés africaines exilées, en particulier la communauté guinéenne, dans la banlieue lyonnaise. Ce thème de l’exil est tout à fait fondamental, Monénembo se définissant lui-même comme un « écrivain en fugue
[1] ». En effet, il est né en Guinée en 1947 et s’est exilé en 1969 sous la dictature de Sékou Touré. Mais au-delà de l’homme, c’est l’écrivain qui se définit comme « en fugue », et cette écriture fuyante est réellement palpable à la lecture d’Un Rêve utile.

En effet, la narration a souvent été perçue comme déroutante, au sens où elle décontenance le lecteur. L’absence de repères spatio-temporels fixes, mais aussi la difficulté à reconnaître les voix, c’est-à-dire à identifier les personnages et qui parle, sont pour ainsi dire orchestrées pour dérouter le lecteur, le perdre sur des chemins sinueux. Pourquoi un tel parti-pris d’écriture ?

Dire l’exil
 

D’abord et surtout, semble-t-il, parce que l'exil est l'errance, et d’abord l’errance de ces travailleurs immigrés dans la banlieue de « Loug », nom désignant la ville de Lyon, par écho à « Lugdunum » en latin, la ville devenant un véritable personnage, et souvent un interlocuteur du narrateur. C’est dire l’importance de l’espace et de l’absence de repères dans cet espace, à l’œuvre dans ce texte, comme pour nous faire mieux ressentir l’errance des personnages.

Cette errance peut bien entendu se comprendre également sur le plan symbolique. L’absence de repères du migrant est culturelle et sociale. Dès lors, de l’errance aux errements de conduite, il n’y a qu’un pas et ces personnages, cette « africanaille lyonnaise », comme le dit la dédicace au début du roman, se déploient et se perdent dans un monde de beuverie, de fausses valeurs et parfois de bas instincts. Le rêve évoqué par le titre n’a rien de positif ici, il s’agirait plutôt d’une traversée du cauchemar. Ce qui ronge ces personnages exilés, ce qui les rend « tropicondriaques[2] », c’est le mal du pays (« J’ai mal à mon Afrique, oui docteur, là[3] ») et l’absence de liens. Or le texte est tout entier marqué, justement, par la parataxe[4] et la juxtaposition des énoncés. L’absence de liens se décline d’ailleurs dans le texte sous plusieurs formes : absence de liens avec le pays d’origine, certes, avec la famille (le personnage de Galant-Métro cherche à obtenir un regroupement familial, par exemple), mais aussi avec les autres habitants de Loug. Ceci est tout a fait perceptible à travers les frontières floues entre les différentes voix. Dans ce roman en effet, la voix, le discours, prime sur la narration, or ces voix se mêlent, d’une part, mais pour s’écraser les unes les autres, se bousculer, s’entrechoquer, bien plus que fusionner. On le voit dans le passage de la page 61. Nous sommes dans un bus. Le narrateur, fraîchement arrivé de Dakar, cherche le CROUS quand quelqu’un lui demande :

 

Pardon, monsieur, le train d’Ambérieux, s’il vous plaît. Je n’en sais rien, moi, je viens de Dakar. Je pardonne quand même. C’est si beau de pardonner, cela donne un sentiment de magnanimité, d’humanisme originel (…). A mon tour d’implorer la grâce de l’humanité pardon, monsieur, le bus numéro 26, s’il vous plaît ? Mes mains refusent de m’obéir, mon ticket me passe entre les doigts et glisse dans le caniveau. Pourriez-vous acheter des gants, non ? C’est vrai que pour vous, pour ce qui est de mettre un fil… 

 

L’absence de ponctuation (guillemets, tirets) fait que l’on passe de la voix d’un usager à celle du narrateur, puis, brutalement, à celle du machiniste, déployant sa verve raciste contre les étrangers. On pourrait faire la même remarque pour le passage de la page 107, lorsque le narrateur, étudiant, souhaite s’inscrire en physiologie et obtenir un logement. La voix de la fonctionnaire contrecarre et court-circuite alors le discours de l’exilé.

C’est donc cette absence de « tissu » social, que le texte-tissu met en exergue et parvient à dépasser.

  
Un rêve utile

            Formule énigmatique, le titre renvoie peut-être d’abord au pragmatisme de certains rêves de cette communauté, dans laquelle ce qui compte avant tout c’est la « débrouille », seule à même de permettre la survie. Galant-Métro, par exemple, rêve d’un regroupement familial et Seyni-Mboup de tiercé. « Une piaule et un job, c’est la gent humaine entière qui court après ça », peut-on lire à la page 63. D’ailleurs, le rêve est en permanence ramené au concret : « La vie est un rêve ; pour la gagner il faut bien dormir[5] ». Il y a ici un jeu évident entre le concret et l’abstrait, le langage littéral rattrapant le figuré.

Le « rêve utile » cela peut-être aussi, dans le roman, la volonté politique, utopique. En effet, ces personnages ne sont pas seulement des migrants, mais des exilés, des déracinés,  à l’image de Toussaint et Galant-Métro qui sont interdits de séjour dans leur pays pour des raisons politiques. D’où la volonté de mener une lutte unitaire qui conduit le narrateur principal, l’étudiant, à militer dans une salle de « l’Action culturelle de la jeunesse catholique », où l’on chante L’Internationale[6] et l’on donne des cours d’alphabétisation.

            Enfin et surtout, ne perdons pas de vue que l’étymologie du terme « rêve » est le « vagabondage ». Or, il s’agit bien par cela de désigner le cheminement de ces êtres à la dérive, mais aussi de vagabonder au gré des différentes voix, à travers les pensées les plus enfouies de chacun. Comme nous l’avons vu dans l’exemple cité de la p.61, il n’y a aucune frontière de ponctuation entre la parole proférée, celle qui est adressée à l’autre, et la parole intime, celle que l’on s’adresse consciemment ou inconsciemment à soi-même. Car au fond, ce que nous permet ce texte-rêve, c’est de vagabonder à travers les tréfonds de l’humanité et de ses pulsions. En cela, si le rêve est utile (« satisfait un besoin » au sens étymologique), c’est qu’il serait cathartique, permettrait de dire l’exil et le mal être. Le plus souvent ces voix se défoulent plus qu'elle ne parlent. Ainsi, Toussaint et Filfilo dans un bar s’exclament-ils à la vue d’une danseuse : « Ce cul-là, par exemple, il sait parler pour tous les autres (…). Ce n’est pas un cul, mon bel oiseau, c’est un patrimoine, celui de la reine, plein d’opales, de corail et d’invisibles fontaines » (p. 75). La danseuse éveille rêveries, pulsions et réminiscences « patrimoniales », comme si les mots permettaient de se libérer, voire se décharger, de la « tropicondrie ».


« Non pas de l’art mais de la RATEE de Soudan et de Dahomey »

Cette citation d’Antonin Artaud mise en exergue au début du roman fonctionne sans doute comme un pacte de lecture. L’auteur y revendique le caractère non esthétique de l’œuvre qui va suivre. Comment ne pas penser ici à la théorie du « désart » d’Adorno ? L’auteur de la Théorie esthétique désigne en effet par ce terme la perte par l’art de son caractère esthétique, en tant qu’art de la non-clôture, de l’inachèvement ; de l’éphémère (c’est la fin de l’œuvre d’art-monument érigé contre la mort) ; d’art qui participe à une esthétique de l’informe et qui irrite le public, c’est-à-dire qui n’est pas de l’ordre du plaisir. Or, tous ces traits se retrouvent dans Un Rêve utile à travers le parti-pris poétique de Monénembo. Rappelons simplement que la théorie du désart est née avec la découverte des horreurs de la 2nde Guerre Mondiale. Or, avec ce roman, sans bien sûr que le parallèle soit établi, nous sommes aussi confrontés à une situation politico-historique qui oppresse les hommes et les brutalise.

Mais on peut également penser le parti-pris de la non-clôture, de l’inachèvement et de l’informe en termes positifs. Ne s’agit-il pas, en effet, d’instaurer un style, une écriture qui rende compte de l’exil ? L’écrivain francophone exilé utilise, certes le français, mais le présente parfois ici malicieusement comme une langue étrangère, notamment par l’insertion de termes en vieux lyonnais tels « fresteller » signifiant « fouetter »[7] tout en refusant de se plier aux règles de l’esthétique occidentale, qui privilégient cohésion et cohérence du texte.

Vagabondage, exil, errance, errements… Un Rêve utile reste une œuvre énigmatique et déroutante, mais pleinement poétique en tant qu’elle constitue une forme-sens, révélant une adéquation parfaite entre signifié et signifiant.

 

[1] « Je me considère comme un écrivain en fugue », entretien avec Patricia-Pia Célérier, Notre Librairie, n°126, Avril-Juin 1996.

[2] Tierno Monénembo, Un Rêve utile, Seuil, 1991, p. 13.

[3] Ibid., p. 131.

[4] La parataxe est une figure de rhétorique désignant l’absence de subordination. 

[5] Op. cit., p. 66.

[6] Voir le passage, p. 128-129.

[7] Ibid., p. 40.

par La plume francophone publié dans : Dossier n°19:Tierno Monénembo
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Mercredi 10 octobre 2007

Nancy Huston est une musicienne et écrivain canadienne anglophone et francophone, née en 1953 à Calgary, qui vit à Paris depuis plus de trente ans. Son œuvre est particulièrement riche, composée d’essais, d’écrits pour la jeunesse, de correspondances, signalons ici notamment celle suivie avec Leïla Sebbar[1] : Lettres parisiennes : autopsie de l’exil, parue en 1986, ouvrages auxquels s’ajoutent plus d’une dizaine de romans dont les plus connus sont Les Variations Goldberg paru en 1981, Cantique des plaines en 1993, La Virevolte en 1994, Instruments des ténèbres en 1996, Une adoration en 2003, le dernier Lignes de faille, qui a reçu le Prix Femina 2006.

 

[1] Retrouvez notre dossier sur Leïla Sebbar : http://la-plume-francophone.over-blog.com/categorie-986813.html

par La plume francophone publié dans : Dossier n°18 : Nancy Huston
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