Communication

Présentation du blog

Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

Bonne lecture.

Jeudi 17 janvier 2008

Littérature de jeunesse



La Nuit comme métaphore des mystères du récit

par Virginie Brinker

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            Marie NDiaye, née en 1960 de mère française et de père sénégalais, rédige en 2000 La Diablesse et son enfant, son premier ouvrage de littérature de jeunesse. Cette œuvre, à mi-chemin entre le conte et l’album (pour l’alchimie entre le texte et les images) est illustrée par Nadja, née en Egypte et ayant vécu au Liban, fille d’Olga Lecaye et sœur de Grégoire Solotareff, deux autres grands noms de la littérature de jeunesse.

 

La nuit comme cadre spatio-temporel du conte

Une diablesse en quête d’enfant, voilà à quoi pourrait se résumer l’intrigue. Le personnage éponyme erre dans le village et demande inlassablement : « Où est mon enfant ? Je l’ai perdu. Avez-vous vu mon enfant ? [1]». Mais elle est exclue par les villageois, qui jamais ne lui ouvrent leur porte, en raison de sa difformité. A la place de pieds, elle a en effet « de petits sabots noirs et fins comme ceux d’une chèvre, séparés par une longue fente[2] », ce qui affole les villageois et alimente les rumeurs.

La nuit donne au conte sa dimension atemporelle, ce qui est relayé par l’obscurité des illustrations de Nadja. En effet, elle renforce l’anonymat des personnages qui sont présentés tels des spectres en noir et blanc, et n’ont dans le texte, ni noms, ni prénoms, ce qui leur donne un caractère universel, mais renforce également le manichéisme propre au conte. En effet, les personnages sont antagonistes et la nuit renforce cette opposition : là où les villageois sont caractérisés par les petites lampes jaunes, la diablesse trouve refuge dans la nuit. La diablesse se trouve ainsi désignée par la périphrase : « celle qui cherchait son enfant à la nuit[3] ». Et au-delà, l’espace-temps de la nuit et le personnage ne font qu’un. Tout se passe comme si la diablesse était en effet une allégorie de la nuit. On parle dans le texte d’ « ouvrir sa porte à la nuit », le complément désignant ici la diablesse[4].

 

La diablesse, créature nocturne ? Vers le fantastique du texte

Marie Ndiaye a vécu 6 mois en Guadeloupe et ce séjour l’a profondément influencée, lui donnant par exemple envie de se rendre sur la terre natale de son père en Afrique. N’oublions pas non plus que Rosie Carpe, qui lui a valu le prix Fémina, se passe en Guadeloupe. Or, le personnage de la diablesse est un archétype récurrent dans les superstitions antillaises, celui d’une belle jeune femme aux pieds de chèvre, mi-démon, mi-humain, qui enlève les enfants. Il s’agit de l’équivalent du loup dévoreur d’enfants occidental. Autrement dit, ce personnage, qui apparaît au fil du conte comme une victime, un « bouc [5]»-émissaire, pour lequel le lecteur prend parti, ne serait-il pas finalement une créature maléfique et nocturne qui dort le jour et sort la nuit ? Impression que renforce la présence de la pleine lune sur la première de couverture, accentuant le possible parallèle avec le loup-garou. On pourrait d’ailleurs dire que la référence à l’archétype se trouve posée dès l’incipit du texte par la formule liminaire : « Une diablesse », comme s’il s’agissait d’une catégorie existante, au même titre que les ogres ou les sorcières.

De même l’apparition soudaine et surnaturelle d’une maison chaleureuse dans la forêt après la découverte de la fillette accentue l’impression d’étrangeté du récit.

Plus que de merveilleux ici, nous préférons parler de fantastique. D’abord parce que la peur est très prégnante dans le conte, la double page 12-13 fantomatique et très obscure en atteste. Mais surtout parce que la diablesse est un personnage ambigu. On ne sait pas vraiment qui elle est et les maigres informations que l’on possède sur son passé restent énigmatiques. On ne sait pas, par exemple, l’acte qu’elle a commis pour être privée de son enfant. Mais au-delà, la diablesse apparaît comme l’allégorie de l’ambiguïté dans le texte, via la figure de l’oxymore, ses beaux yeux un peu humides « brill[ant] dans l’obscurité[6] ». De même le portrait de la diablesse par Nadja est scindé en deux (haut du corps à la page 8 et reste du corps à la page 11), une façon, certes, de montrer que ces sabots sont le seul élément de différenciation avec le reste des villageois, mais aussi de suggérer qu’il est impossible de faire un portrait de plain-pied du personnage, tant elle est empreinte de mystère.

L’indécidable est ainsi plus profond. Les villageois ont-ils raison de se méfier ou les représentations terrifiantes qu’ils projettent sur la diablesse sont-elles de l’ordre du fantasme ? La dernière phrase du texte sème également le doute dans l’esprit du lecteur. Après la rencontre de la fillette et la métamorphose de la diablesse (qui perd alors ses sabots de chèvre) en mère aimante, on peut ainsi lire : « Je ne pensais pas qu’une aussi petite fille était aussi lourde à porter[7] ». Est-ce à dire qu’elle nous a menti ? N’a jamais eu d’enfant ? La diablesse est-elle folle ? Todorov a défini le registre fantastique par le sentiment de doute et d’hésitation que le texte fait naître chez le lecteur (par rapport aux registres du merveilleux et de l’étrange). Nous avons ici la sensation d’être confrontés à une œuvre profondément fantastique, ce que relaient les illustrations de Nadja à la gouache ou à la craie grasse, qui tracent des images floues, aux contours indéfinis, symbolisant l’atmosphère de mystère qui émane du texte.

 

L’alchimie de la nuit, la nuit comme espace-temps de la métamorphose par la maternité

La diablesse erre de maison en maison, posant comme on l’a dit inlassablement la même question. Cela semble plaider pour l’hypothèse de la folie du personnage. Toutefois, dans la littérature africaine francophone, le personnage du fou n’est pas le moins sage des hommes. Il n’y a qu’à penser au fou de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. Or, on l’a vu, Marie Ndiaye joue sur le mélange des référents culturels, sur une sorte de syncrétisme. La « sagesse folle » de la diablesse est ainsi suggérée à la fin du conte. Lorsqu’elle rencontre la fillette abandonnée par les villageois, la diablesse retrouve ainsi toute son humanité : « Soudain la diablesse se rendit compte qu’elle n’entendait plus le tip-tap, tip-tap de ses petits sabots noirs[8] », et les attributs des humains du conte tels que la maison et la lampe jaune. Le conte semble donc délivrer un message de sagesse : qui que l’on soit, l’amour de son semblable nous fait exister en tant qu’humain. Et c’est l’amour, l’amour maternel plus particulièrement qui détient ce pouvoir de transformer les êtres. Or, dans les contes africains, la tombée de la nuit est associée à la mère et à la fécondité…

La nuit comme espace-temps refuge, ou encore maléfique, finit par être celui des métamorphoses. On comprend dès lors combien elle constitue le fil d’Ariane de ce conte magnifique, opaque et étrange, symbolisant à la fois le personnage éponyme et le texte lui-même.

 



[1] Marie Ndiaye, La Diablesse et son enfant, Ecole des Loisirs, collection Mouche, 2000, p. 7.

[2] Ibid., p. 10.

[3] Ibid., p. 10.

[4] Ibid., p. 9.

[5] Nous mettons ici le terme entre guillemets pour mieux faire ressortir le jeu sur la symbolique de ses sabots de chèvre.

[6] Op. cit., p. 9.

[7] Ibid., p. 39.

[8] Ibid., p. 35.

par La plume francophone publié dans : Dossier n°24 : La nuit
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Jeudi 17 janvier 2008

Analyse

 

Fable en trois actes

par Camille Bossuet

 

 

Un mal qui répand la terreur

Mal que le ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre

(…)[1]

 

La Fontaine

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Durée de l’action : du lever au coucher du soleil, quatre fois. Dans la nuit s’amorce le récit, puis se ré-enroule sur lui-même. Le roman de Williams Sassine met en scène Oumarou, jeune-homme renvoyé du lycée pour avoir organisé une manifestation contre le pouvoir. Dans son errance intérieure, le héros désorienté cherche une possible ouverture pour échapper au cauchemar quotidien. La nuit habite le roman comme espace-temps. Rêves, limbes, folie ou voix intérieures : l’alternative au jour contient cet « autre monde », pérenne, fascinant, vital et inquiétant.

 

 

Le Lion

 

Vision hallucinée, le roman s’ouvre sur une scène où un « je », pantelant, se déplace de cases en cases, harcelé par un soleil lancinant et la présence renouvelée d’un œil unique, globe volatile et inquiétant. Contre la sécheresse, le Guide, surnommé « le Lion du désert », a préconisé la conquête du soleil. Le chapitre liminaire mêle le sang et les cris, la surenchère de violence et d’hémoglobine à la dérision pour tourner en ridicule les comportements humains : « si je manque à mes promesses, que mon corps se couvre de moutons, non, de boutons..  [2]»

Un « je » égaré est pris dans un flot d’événements dont le seul fil conducteur semble être la violence. Les images se succèdent avec la facilité « conductrice » du rêve : un simple mot peut faire rouage vers un autre détail de la scène de procès et de torture, perçue par la lueur de l’incendie. Le narrateur est bien dominé par une force extérieure : « quelqu’un », puis simplement « on » le manipule à travers l’espace. Le corps est vu sous un angle mécanique, réduit à des membres agissants : « une tête », « une main bandée de blanc », « un bras [qui] repousse », « de longs doigts glacés [qui] palpent»… Les corps des suppliciés, d’un tronc et d’une tête, peuvent se reconstituer. Le son, matérialisé, « bondit et rebondit » entre les murs et les tôles ; les hommes-lions rugissent, le prisonnier se cabre… Leitmotiv de ce tableau infernal, comme conscience retranchée du narrateur, une petite phrase se donne en écho : « L’école est juste derrière les grosses montagnes de cailloux ». Cette scène initiale se clôt par une bataille, des « hommes-à-crinière », partisans du guide, contre les persécutés, ou les morts, gouvernés par d’« inintelligibles voix qui jaillissent des entrailles de la terre ».

 

Jour. Un « Je », éveillé, s’identifie en « Oumarou », qui « se demand[e] combien d’heures le sépar[ent] du crépuscule » : C’est que tout le jour la ville est aux prises avec une lumière harassante, une sécheresse-pandémie qui brutalise hommes et bêtes. Le personnage déambule, pris de vertige dans l’atmosphère pesante. Se livre sa perception aiguë des mouvements du ciel, des chiens, des mendiants, d’un lézard sur le goudron chaud : « il s’arrêta à la porte, mal à l’aise. Le soleil semblait toujours à la même place, au milieu d’un lac de lumière ardente, bordé de flocons de nuages[3] ». Conscience en léthargie ou sorte de sur-conscience que celle de ce héros apathique, qui semble savoir par avance ce qu’il voit, ce qu’on lui dit? « que se passe-t-il ? demanda un policier. Il sut alors qu’il ne se passerait plus rien. » Une seule chose à faire : attendre la nuit.
 Le métronome des heures et des jours ne coïncide plus avec la conscience du personnage. A l’inverse, c’est le corps d’Oumarou qui est en prise directe avec le temps cosmique et sollicite le quotidien basculement du soleil : « Jusqu’au bout des nerfs, il éprouvait la lente descente du soleil derrière le lit du fleuve mort qui ceinturait la ville[4]. »

 

La nuit  est un havre de paix, la seule trêve possible dans un combat inégal et permanent contre le soleil. Le moment où, sa vigilance apaisée, on tentera de panser ses blessures, de se réconcilier avec les absents ou avec soi-même, au son mélancolique de la cora que gratte l’ancien employé du père. L’instrument a un véritable pouvoir prophylactique ; car la musique, associée à la nuit, peut redonner vie :

 

Lorsque qu’après avoir adressé leurs prières gonflées d’espérance dans toutes les mosquées, ses concitoyens ressortiraient un peu plus courbés, comme si leurs prières trop lourdes pour monter jusqu’au ciel les avaient attendus pour les accabler, ils prendraient la nuit à témoin de leur vaillance et de leur patience en la remplissant de sons de vielle, de bruits de calebasse et de claquements de main, musique immobile et plaintive à laquelle s’abandonnait toujours, jusqu’à l’embrasement matinal, tout son être, écrasé d’abord de résignation, puis parcouru de l’angoissante impuissance de connaître ou de donner le bonheur ; et, enfin, livré à la fureur de refaire le monde selon une image insaisissable[5].

 

            La même étoile ? « Comme chaque soir il se contenta de regarder au-dessus de lui l’immense paroi du ciel pointillée d’étoiles[6] ». L’étoile, que l’enfant essaie d’atteindre de sa fronde, peut-elle suivre l’homme en exil ? La langue française donne des noms aux étoiles, et certifie qu’elles sont les mêmes, au village ou à la ville, si petites soient-elles ; la langue chantée du vieux Bandia révèle les secrets de vie inconnus des livres.

 

En contraste pur, à la douceur et à la fraternité du clair de lune propice aux visions nostalgiques d’un pays lointain, vient s’opposer le jour guerrier. Le soleil personnifié conquiert la cité, nourrissant le jeu d’analogie entre la sécheresse, et le régime dictatorial. Le « Guide », animalisé, prend pour emblème le lion « ça parlait d’un lion qui…[7] ». Les éléments disposés se prêtent ainsi au jeu de l’apologue et rappellent la fable du bouc émissaire. Le Guide se donne du moins pour devoir de faire « respecter la fatalité et pourchasser partout le mal[8] », mais aussi de distinguer les honnêtes hommes des coupables : « les brebis galeuses, les élèves pervertis », que l’on « rencontre chaque jour parmi nos enfants, nos frères. » Au centre, « le jeune homme de sable » cherche une voie, par delà la ligne d’horizon. Il avance entre le bien et le mal, le juste et l’injuste, sans attendre ni le soutien ni l'aide d’un Dieu. Seule une voix semble le révéler à lui-même : « Tu ne sais même pas qui tu es ; tu es un jeune-homme de sable : à chaque coup de vent, tu t’effrites un peu et tu te découvres autre[9] .»

Le soleil lancinant dévoile paradoxalement l'ombre d'une absence. L’homme, livré à lui-même, cherche des boucs émissaires, et condamne le récit à s’enrouler sur lui même. Les rêves prennent la nuit à témoin de leurs prémonitions. La première partie se clôt sur un nouveau jour.

 

Le mouton

 

La seconde reprend le fil d’un monologue intérieur. La fatigue guette le personnage : «Tout est maintenant plus long. Le soleil a dilaté les distances[11]. » Délire du jeune homme en dialogue imaginaire avec son ami emprisonné, un récit prend forme par l’adresse intérieure, porté par les vapeurs de l’alcool. Quel accord trouver avec un passé d’acceptation de l’ordre établi, patriarcal, injuste et violent ? L’éveil d’une « bête » intérieure vient qualifier « demain » de chant de prisonnier, et exiger le « tout tout de suite », scansion de la révolte.

Le jeune homme de sable met en scène un personnage en quête de lui-même, torturé par des contradictions. Cette « construction identitaire » se double d’un enjeu politique : le rejet du père, remplacé par un père symbolique, prend une dimension collective, et le destin d’Oumarou une valeur allégorique. L’alcool recrée un environnement rassurant, brumeux, ombragé, qui protège des agressions extérieures. Sous-jacente, l’entreprise francophone travaille à un déracinement intérieur : « A présent, parles-tu toujours ainsi ? demanda Tahirou. (…) Je ne sais pas si tu serais capable de composer dans notre langue des expressions aussi belles et aussi poétiques[13] ». Faudra-t-il choisir un camp, une langue, une culture ?

 

C’est la nuit. L’étoile filante est un mauvais présage pour le vieux Bandia, l'exilé, qui prend la nuit pour refuge et y cherche des signes. Pour le religieux d’Etat au contraire, la clairvoyance doit se faire par la lumière : « Plus près vous serez du soleil, plus vous serez purifiés. » Sous la « torche aveuglante et brûlante » d’Allah, il convient de « sortir des ombres de vos péchés et [d’ouvrir] vos cœurs dans sa lumière…[14] ». 
         Oumarou s’élance : « quelque part au fond de lui, il s’en alla pour essayer de retrouver une terre immense, éternelle et nue, où jouaient le vieux Bandia et Tahirou
[15] ». Au sein du monologue intérieur, la narration peu à peu reprend les rythmes et les fêlures de la séquence liminaire. La perception du réel est altérée, ne saisissant que par bribe les corps en présence, déshumanisés : les doigts « soudés à deux manches grises, avalées au niveau des coudes par l’obscurité», et « Tout est plat et confus (…) comme un rêve[16]. » 
         Le récit du début du jour se fait dans l’économie rétrospective propre au roman, où la narration joue un effet de repli : les lacunes du récit se comblent peu à peu par une pensée à rebours des personnages. La focalisation interne, la neurasthénie des personnages aux pensées « différées » mettent alors l’action à distance. 
Oumarou décide de se soumettre au dieu-soleil, comme voie possible de réconciliation :

 

Je sentais confusément […] que désormais je devais accomplir chacun de mes actes dans la lumière de ce nouveau dieu qui me tendait les bras.[17] […]

 

         De nouveau, « La nuit s’est installée dans le ciel[18]. » Sous la lune, Oumarou entreprend le bilan d’une vie de « personnage de roman, héros assumant, entre les brûlures d’un soleil implacable et le confort familial, toutes les vicissitudes d’un combat entre le bien et le mal[19] ». Dans une danse folle il entrevoit un futur, une mue vers la vie d'adulte. Mais la petite voix intérieure, bête ou araignée, excavation magique, lui interdit la réconciliation avec le passé, lui rappellant sa duplicité :

 

Un étranger, c’est quelqu’un qui dit toujours : demain je ferai ceci, demain je ferai cela, pendant que ses frères désespèrent ; c’est quelqu’un qui a la tête encombrée de connaissances qui l’empêchent de penser dans sa langue[20].

 

Le futur se referme alors, sur « la ligne emprisonnante de l’horizon[21]. » La langue du vieux Bandia, « responsable de la nuit », pourra s’atteler à traduire une « conscience du désert ». La langue laborieuse des livres ne décrit que la lune, imposant une « froide clarté au-dessus du désert nu et ridé, semblable à une mer figée[22]. »

 



[1] Jean de La Fontaine, Les Fables, Livre 7ème, « Les animaux malades de la peste »

[2] SASSINE Williams, Le Jeune homme de Sable, Présence africaine, 1979, p.20

[3] Ibid, p.48

[4] Ibid, p.51

[5] Ibid

[6] Ibid, p.71

[7] Ibid, p.38

[8] Ibid, p.83

[9] Ibid, p.208

[10] Ibid, p.87

[11] Ibid, p.92

[13] Ibid, p.122

[14] Ibid, p.141

[15] Ibid, p.144

[16] Ibid, p.170

[17] Ibid, p.175

[18] Ibid, p.181

[19] Ibid, p.189

[20] Ibid, p.207

[21] Ibid, p.210

[22] Ibid, p.218

par La plume francophone publié dans : Dossier n°24 : La nuit
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Vendredi 21 décembre 2007

Biographie de Albert Cohen

Par Célia SADAI 

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Le juif, le diplomate


Le romancier, poète, et dramaturge suisse romand d’expression française Albert Cohen naît à Corfou (Grèce) en 1895, et grandit au sein de la communauté juive de l’île. Ses parents, artisans commerçants, choisissent vite d’émigrer à Marseille face à l’antisémitisme grandissant. C’est son enfance à Marseille et la blessure de l’antisémitisme qu’il convoquera dans Le livre de ma mère, entre récit d’enfance et autobiographie. De même, Albert Cohen réagit au poids des injures dont il souffre en tant que juif dans Ô vous frères humains.

En 1914, Albert Cohen quitte Marseille pour Genève où il entame des études de droit puis de lettres. C’est aussi l’époque où s’affirment ses convictions, nourries par « l’expérience du Juif » : l’auteur s’engage en faveur du sionisme. Né ottoman, Albert Cohen prend la nationalité suisse en 1917 et épouse Élisabeth Brocher la même année. En 1921, leur fille Myriam naît ; mais quelques années plus tard Elisabeth meurt d’un cancer.

En 1925, Albert Cohen dirige la Revue juive, et collabore avec Albert Einstein et Sigmund Freud. De 1926 à 1931, il œuvre comme haut fonctionnaire à la Division diplomatique à Genève. C’est là qu’il découvre l’univers social dont il campe moeurs et manipulations à travers les caractères de Belle du seigneur (voir l’article de Sandrine Meslet infra).

Sous l’occupation allemande, dès Mai 1940, Albert Cohen fuit à Londres où il exerce pour l'Agence juive pour la Palestine : il est chargé d’entretenir des contacts avec les gouvernements en exil. Son activité sous l’Occupation est donc essentiellement diplomatique. En 1944, il devient conseiller juridique au Comité intergouvernemental pour la protection des réfugiés. De retour à Genève en 1947, il refuse le poste d'ambassadeur d'Israël et reprend son activité littéraire. Il est fait chevalier de la Légion d'Honneur en 1970 et meurt en 1981 à Genève.

 

L’écrivain


Albert Cohen publie Solal[1] en 1930, roman qui est le premier volet d’un cycle que Cohen entendait intituler « La geste des Juifs ». Le personnage de Solal y préfigure le héros juif qui constitue le cœur de la « mythologie » communautaire (voir Mangeclous, 1938 puis Les valeureux, 1969) qu’invente Albert Cohen – comme une compensation aux douleurs de l’Histoire. Le livre de ma mère (1954), témoigne de l’enfance juive et rend hommage à la figure maternelle – motifs qu’on retrouve dans ses Carnets (1978).

La postérité est assurée à Cohen à la publication de Belle du seigneur (1968), roman-somme qui reçoit le Grand Prix de l'Académie Française. Le roman porte au même plan l’amour et les relations sociales, qu’il «déconstruit » cyniquement en dévoilant manipulations et stratégies sur lesquelles ils reposent.

 

A lire…

Paroles juives (1921)

Solal (1930)

Mangeclous (1938)

Le livre de ma mère (1954)

Belle du seigneur (1968) – Grand prix du roman de l’Académie française

Les valeureux (1969)

Ô vous, frères humains (1972)

Carnets (1979)



[1] Solal raconte la jeunesse du personnage éponyme sur l’île de Céphalonie et ses premières amours.

par La plume francophone publié dans : Dossier n°23 : Albert Cohen
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Vendredi 21 décembre 2007

                                         Poésie pour un kippour

                                                          par Lama Serhan

 

Cohen, Albert : O Vous, Frères Humains (Livre) - Livres et BD d'occasion - Achat et vente
Comme le soulignent les études des ateliers Albert Cohen (Cahier n°15) il faut s’arrêter un moment à la genèse de cette œuvre avant de s’y engouffrer pour ne pas la plonger dans une analyse caricaturale. Tout d’abord c’est en 1905 que se déroule l’événement fondateur de l’écriture. Le petit Albert a 10 ans. Il subit alors sa première insulte antisémite. Un camelot qu’il admirait dans son aisance orale l’harangue dans la foule :

 

« Tu es un youpin, hein ? (…) je vois ça à ta gueule, tu manges pas du cochon, hein ? Vu que les cochons ne se mangent pas entre eux, tu es avare, hein ? Je vois ça à ta gueule, tu bouffes des louis d’or, hein ? Tu aimes mieux ça que les bonbons, hein ? Tu es encore un Français à la manque, hein ? Je vois ça à ta gueule, tu es un sale juif, hein ? Un sale juif, hein ? Ton père est de la finance internationale, hein ? Tu viens manger le pain des français, hein ? Messieurs dames, je vous présente un copain à Dreyfus, un petit youtre pur sang, garanti de la catégorie des sécateurs (…). »[1]

 

 Cela se produit donc dans une France plongée dans l’affaire Dreyfus. Observation non négligeable. L’image du juif est celle du traître à l’état, de l’espion… Et l'invective lancée est emplie de tous les clichés possibles.

           Puis ce n’est que quarante ans plus tard, en 1945, que Cohen décide de narrer l’événement dans un texte « Jour de dix ans ». Celui-ci connaîtra deux versions parues, pour la première, dans La France Libre, destiné à un public de résistant, pour la seconde, dans Esprit, destiné à un public chrétien. Le contexte historique est su de tous, nous sommes dans une France sortie de la Seconde Guerre Mondiale, avec la découverte des chambres à gaz. C’est pourquoi le texte s’achève sur cette vision de l’antisémitisme poussée à sa plus effroyable version.

Le texte final, celui que nous allons maintenant analyser, est paru en 1972 chez Gallimard sous le titre définitif de Ô vous, frères humains[2]. Prendre ce texte comme un plaidoyer contre l’antisémitisme nous paraît réducteur. Il est vrai que la source même et le cri qui en découle sont une apologie du Kippour. Mais c’est aussi une œuvre littéraire dont les références symboliques et poétiques ne doivent pas être niées.

           C’est pourquoi les questions que nous souhaitons soulever ici seront sur le plan de la structure aussi bien autobiographiques que celles portant sur les références à la fois intertextuelles et symboliques émises.

 

           

Devenir écrivain 

 

            L’incipit met en scène la relation de l’écrivain à la « Page blanche, ma consolation, mon amie intime (…) je veux ce soir te raconter et me raconter dans le silence une histoire hélas vraie de mon enfance »[3]. Nous voyons ici le désir du narrateur à partager un souvenir douloureux. Toute la posture de l’écrivain s’y trouve : la page blanche, l’histoire, le silence. La question entre l’identité du narrateur et celle de l’auteur est vite résolue : « et on vissera la planche étouffeuse au-dessus de moi, et je ne protesterai pas, pauvre agneau, et adieu, Albert Cohen. »[4]. Il y a d’ailleurs une certaine affection et une grande tendresse entre ce narrateur vieillissant, allant à grands pas vers sa mort et cet enfant de 10 ans aux boucles brunes, ce « mignon ».

            En tant que littéraires, nous sommes souvent face à des questions sur l’origine de l’écriture chez un romancier. Quelle motivation profonde pousse à l’écriture ? Qu’est-ce qui détermine cette soif de se faire entendre ? Cette œuvre dont nous pouvons dire être la dernière de Cohen, puisque les Cahiers sont la somme des pensées transcrites au long de sa vie, est la mise en lumière de son envie d’écrire. Sa motivation naissante va deux explcations. La première est le besoin de se sentir appartenir pleinement au pays d’accueil et de répondre aux invectives antisémites. Tout au long de ce texte, qui relate ses premiers errements en tant que juif (image du juif errant), se trouve des allusions à l’écriture : « Puis sur le mur du cabinet payant, j’écrivis, tout reniflant »[5]. Puis « la révélation me vint soudain que plus tard, oui plus tard, lorsque je serais grand, je me vengerais plus tard d’une manière illustre et délicate »[6], il sera écrivain, diplomate… La seconde vient de l'imagination débordante de l’enfant. Sa relation amoureuse avec Viviane : « histoire de Viviane que je me narrais longuement, mon premier roman, avec tous les détails, toujours les mêmes, minutieusement arrangés ». L’âne promis par son oncle Armand qu’il nomme Charmant et à qui il parle dans son errance mais qui n’existe, tout comme Viviane, que dans ses rêves.

         Rage et rêve, vengeance et illusion, l’écriture de Cohen mêlera par ailleurs tous ces sentiments. Véritable paradoxe que nous allons maintenant étudier dans l’alliance de la fiction et de la réalité dans le but de faire une œuvre universelle.

 

Autobiographie poétique, ou l’Homme en question :

 

Cette œuvre chamboule les notions maitresses de l’autobiographie. Le narrateur a, comme nous l’avons vu, une identité révélée. L’histoire contée est celle de son errance le jour de ses dix ans. Mais dans celle-ci se trouve ça et là des digressions symboliques à portée universelle.

        Tout d’abord l’identité affichée d’Albert Cohen se trouve tronquée par l’évincement du patronymique. Par tendresse sûrement pour l’enfant qu’il nomme par la suite Albert, mais aussi par souci d’universalité. C’est aussi dans le chemin qu’il prend et qui se voit être semé de graffitis racistes sur les murs, répétition obsessionnelle de la blessure première. Ouvrons une parenthèse pour nous pencher sur cette écriture particulière de la répétition chez Cohen. C’est au niveau des personnages dans les romans comme Solal, Belle du seigneur, Mangeclous et dans l’allusion autobiographique dans Le livre de ma mèreÔ vous, frères humains qui en est le miroir. Dans le texte que nous étudions Cohen revient d’ailleurs sur Le livre de ma mère : « Oui, je l’ai dit dans un autre livre, mais je veux le redire ici »[7]. Dans Le livre de ma mère, l’enfance est vue par le personnage de la mère, et, dans Ô vous, frères humains, celle-ci se vit à travers le personnage de l’enfant. Il serait trop long de s’attarder sur ce point mais il est pertinent d’y percer un jeu de réflexion.

         Le miroir littéraire est par ailleurs le trait poétique de notre texte « J’errais les yeux vagues et je me disais (…) J’errais les yeux agrandis et la bouche entrouverte, j’errais, stupéfait de découverte (…) J’errais et je suppliais Dieu »[8]. Toute la marche est alors rythmée non seulement par les pensées du jeune Albert reprenant inlassablem