Communication

Présentation du blog

Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

Bonne lecture.

Vendredi 8 février 2008

La nuit
par Lama Serhan et Sandrine Meslet
 

Le thème de la nuit amène un questionnement plus large que l’opposition attendue entre l’obscurité et la clarté. Elle peut offrir une meilleure visibilité des objets contrairement à l’idée de dissimulation dont elle est souvent affublée. C’est ainsi que Senghor l’exprime dans le poème liminaire « Chant pour Signare » qui ouvre le recueil Nocturnes (1961) « Une main de lumière a caressé mes paupières de nuit ». Dans le roman Le Jeune homme de sable du guinéen Williams Sassine, le soleil se présente comme une clarté aveuglante rappelant le pouvoir absolu du Guide alors que la nuit est vécue par le peuple comme refuge. La nuit concentre également des peurs enfantines. Marie Ndiaye l’évoque dans son conte La diablesse et son enfant, illustré par la dessinatrice Nadja. La Diablesse, figure de l’ombre par excellence, vient illuminer la nuit des villageois ouvrant la voie à la tolérance.

Les auteurs, que nous avons choisi d’étudier adaptent donc le thème nocturne par le biais de trois allégories : celle de la nuit lyrique avec Senghor, celle de la nuit « prose politique » avec Sassine et enfin celle de la nuit fantastique avec Marie Ndiaye

par La plume francophone publié dans : Dossier n°24 : La nuit
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Vendredi 8 février 2008
Analyse
Les réprouvés de la montagne
par Ali Chibani
 
 
 

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La Grande Peur dans la montagne[1] est sans doute le roman le plus obscur de l’écrivain Suisse romand Charles-Ferdinand Ramuz. Il est difficile de prétendre saisir toute la portée de sa signification. Tout reste dans l’hypothèse, donc.
Ce roman rapporte l’histoire d’un village de Suisse où le Président vient de décider le réinvestissement du pâturage délaissé de Sasseneire en haute-montagne. Celle-ci est frappée du sceau de l’interdit après un événement, considéré comme une malédiction, qui n’est jamais explicité par l’auteur. On sait seulement que des bergers y ont perdu la vie successivement, il y a vingt ans. A cette décision, s’opposent tous les vieillards du village. Mais le Président et ses compagnons, après moult manipulations et pressions, organisent un vote où le « Oui » l’emporte car le Clan des jeunes ne croie pas à la force de la montagne, à tel point que l’amodiateur Pierre Crittin crie au Président : « Moi, cette montagne, je la prends quand tu voudras. » (p. 8). Le Maître-fromager, son neveu, quatre autres hommes et le boûbe y vont. Ce dernier, un enfant qui accomplit les menues corvées du village, est le premier à s’affoler. Le vieux Barthélemy, lui, ne peut s’interdire d’évoquer les morts mystérieuses de ses compagnons d’il y a vingt ans. Car lui était du groupe. Les bergers et leurs bêtes, qui viennent d’attraper une étrange maladie mortelle, finissent par être isolés du village. Mais rien n’empêche « le malheur » de se déplacer.
 
            Le viol de l’espace interdit, où la trace de l’homme a été définitivement effacée, a donc eu lieu. Et la montagne – l’insoumise – ne se laisse pas faire. Elle jette un voile entre elle et les hommes et les condamne à voir l’invisible, à savoir l’insu d’eux-mêmes à leur insu, puis à mourir.
 
Sentir le monde
           
La montagne tient à se démarquer de l’homme en l’impressionnant et en l’aveuglant, deux attitudes manifestement opposées, puisque la première l’oblige à se montrer et la seconde à se cacher. Tout est massif dans cette montagne : ses rochers, ses glaciers, ses parois… Mais surtout la montagne est une et indivisible contrairement à l’homme divisé : il est ce qu’il est et ce qu’il croit être – division dont il ne s’aperçoit qu’une fois face à la force de la nature ou que celle-ci se dérobe à ses yeux. Ainsi, la montagne établit un voile entre elle et les bergers qui la pénètrent. La fumée ou la brume, la neige ou la pluie noire sont autant de voiles portés par la montagne pour se couper des bergers. Mais le voile le plus épais reste la nuit : « Il faut se représenter que la nuit, dans ces fonds, on ne voit même plus ses mains, ni ses pieds et on doit se creuser son chemin avec le bout des doigts, comme les aveugles. » (p. 111). Celle-ci, non seulement sépare l’homme de la nature et par-là de Dieu[2], mais aussi de lui-même, ou du moins de l’image qu’il se fait de lui-même. L’homme est face à sa vérité qu’il tente par tous les moyens d’éviter.
Pour s’éviter dans leur solitude, les bergers développent leurs sens tactiles et cherchent à se relier au monde. Il s’agit dès lors de se reconnaître parmi les autres dans le monde : « … ils n’ont reconnu que c’était Barthélemy qu’à sa voix… » (p. 42) ou encore : « … parce que peut-être ces oreilles-là sont plus sensibles et plus fines et que la chair nous tient liés les uns aux autres étroitement… » (p. 146). C’est que l’arrivée de la nuit fait peur, non seulement aux bêtes, mais également aux hommes. Barthélemy se souvient, qu’il y a vingt ans, la malédiction frappait la nuit et on mourait d’un rien car l’homme n’est rien. Le premier à avoir été victime de cette malédiction était mort d’une « écharde qu’il s’était planté dans le pouce… » (p. 48). C’est d’ailleurs pour cela que Barthélemy s’est armé d’un talisman. Il compte arrêter le « Grand Malin » avec les quelques lignes qu’il suspend à son cou. Cependant, la nuit terrifiante au début devient réconfortante, ayant accompli son œuvre diabolique. Chacun des bergers, conscient de sa petitesse, de sa faiblesse face à la force de la montagne, est heureux de n’être vu de personne grâce à la nuit qui cache la honte de l’homme : « Mais, patiemment, il attendait, il regardait, il écoutait, laissant la nuit venir qui heureusement vous dérobe aux yeux en vous rendant semblable à elle… » (p. 140).
 
            Le passage d’une perception de la nuit à une autrese justifie par la fonction dia-bolique. Cette montagne, qui a recouvert sa virginité avec le temps pour se transformer en véritable éden, finit par être la scène infernale où l’homme se dévoile à lui-même : « … alors, on a pu connaître l’étendue de notre malheur, le terrain s’étant trouvé dégagé [des bêtes] ; on a commencé à connaître notre malheur, ici aussi, et notre honte…. » (p. 131). L’homme est ainsi coupé de lui-même et de la nature – de Dieu – comme l’indique la parabole du lait tiré à perte s’étalant sur le sol. La Vérité amène la nuit dans l’homme. Le Mal n’est plus extérieur mais intérieur[3].
 
La nuit en soi
 
La nuit finit par contaminer l’homme et par exercer son pouvoir en lui : « Le maître l’a regardé avec un regard pas habité, un regard gris, un regard plein de brume ; il fait signe qu’il ne sait plus. » (p. 125-126). L’homme devient finalement l’incarnation de la limite présentée comme zone du tout-vivant où, pourtant, la vie est interdite. L’être est élevé contre lui-même. C’est le cas de Joseph qui ne peut se fier à ses sens : « Joseph se passe la main sur les trous des yeux qui servent à voir et à connaître, mais peuvent mentir ou se tromper… » (p. 144). Comment exister alors ? Il semble que tout soit fade pour les protagonistes de ce roman : le monde et ce qu’il leur en arrive. C’est ce qui ressort de ce passage : « … mais quand on ne peut pas les voir, les mots, c’est comme la pipe, les mots eux non plus n’ont point de goût. Les hommes ont fini par ne plus rien dire du tout ; c’est ainsi qu’on a mieux entendu le torrent quand il est revenu avec son bruit… » (p. 14). Ce passage est particulièrement représentatif de la teneur du récit.
L’obscurité qui prévaut sur le sens du roman finit, d’après l’auteur qui occupe ainsi la place du lecteur, par détacher ce dernier de l’objet de sa lecture. La difficulté réside en effet dans l’expérience d’une lecture sans avancée. La Grande peur dans la montagne pose ainsi la question d’une méthode de lecture d’une œuvre sans aboutissement et sans objectif, dont l’élément fondateur est : « Etre pour être ». L’auteur se pose également la question de la méthode d’une écriture sans destination autre que sa pure existence. Il établit donc des points d’accroche qui, bien qu’ils ne nous permettent pas de nous installer définitivement dans la lecture car non-orientés, ils nous aident à nous suspendre au livre jusqu’au bout. C’est ce qui justifie la présence de l’itération qui insiste, dans ce monde insu, sur le « su » et nous inspire confiance pour la suite du parcours de lecture : « Ses yeux étaient blancs, c’est-à-dire qu’on n’en voyait plus que le blanc. » (p. 86).Ses itérations percent dans la nuit et élargissent les passages dans le mystère du récit : « … c’est bien comme ça que ça va toujours, parce qu’il y a des ruelles plus étroites et moins claires que d’autres. » (p. 140).
 
C’est en allant et revenant que l’exploration de l’auteur et du lecteur peut ouvrir une voie vers la signification : « On voyait qu’il faisait le cercle, et de plus en plus il fermait ce cercle comme s’il cherchait à en faire se rejoindre les deux bouts ; ayant été amené pour finir à un col au-dessous duquel était le village. » et de conclure : « Alors, on a compris où il allait. » (p. 138-139). Bien que rien ne soit définitivement acquis.
 

[1] Paris, Bernard Grasset, 1925, p. 185.
[2] « … c’était la paroi même de la montagne, c’est-à-dire un ouvrage de la nature, et non de l’homme, mais de Dieu. » (p. 46)
[3] C’est peut-être pour cela que La Grande peur dans la montagne évoque une longue parabole biblique. Il y a quelque chose de contre-religieux en elle puisque, contrairement à ce qui se pratique dans les religions, les bergers – portant des noms évocateurs à cet effet –, isolés du monde pour que la malédiction ne s’étende pas, finissent par s’imposer une conduite rituelle qui les amène à ré-intérioriser le Mal et non à l’extérioriser.
par La plume francophone publié dans : Dossier n°24 : La nuit
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Dimanche 20 janvier 2008

« Besoin d’une nouvelle Afrique, d’un nouvel humanisme » (Nocky Djedanoum)


L’équipe de La Plume francophone a pu assister en décembre 2007 à la 15ème édition du festival des arts et médias africains, qui se tient à Lille chaque année, à l’initiative de l’auteur d’origine tchadienne Nocky Djedanoum.

 

Cette année, après l’opération « Rwanda : écrire par devoir de mémoire » (1998-2000), qui avait permis à une dizaine d’auteurs africains francophones de se rendre au Rwanda en résidence  d’écriture, afin de permettre et assurer la transmission du génocide des Tutsi du Rwanda, le festival lance une opération en faveur du Darfour, via la projet « Voix africaines / Voix universelles (VaVu) pour le Darfour. »

 

Ainsi, le 15 décembre 2007, une journée entière a été dédiée au Darfour à la Maison d’Education Permanente de Lille, réunissant de nombreux articles (musiciens, plasticiens, écrivains), mais également des historiens et des journalistes.


Pour plus d’informations

 

http://www.festafrica.org/

 

par La plume francophone publié dans : Chronique
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Dimanche 20 janvier 2008

Chronique, par Virginie Brinker


Les sources historiques du conflit au Darfour

 

Marie-José Tubiana, ethnologue, est directeur de recherche honoraire au CNRS. Ses principaux travaux portent sur des sociétés pastorales et agricoles établies au Tchad et au Soudan, notamment les Zaghawa. Sa communication s’est avérée fort précieuse pour saisir les implications historiques et politiques de la crise au Darfour.

Le Darfour est un immense territoire, grand comme la France, situé à l’Ouest du Soudan et peuplé de 7 millions d’habitants environ, arabes ou africains, mais tous musulmans. Après avoir longtemps été un sultanat indépendant, le Darfour est rattaché au Soudan anglo-égyptien par les Anglais en 1916. Comme ni les colons anglais, ni le gouvernement central soudanais de Khartoum (à partir de 1956, date de l’indépendance) n’y ont investi, le région a été délaissée, devenant très périphérique. Marie-José Tubiana mentionne les 150 km de routes seulement qui la parcourent. On peu y ajouter le faible nombre des enseignants et médecins.

A partir des années 1970, la sécheresse réduit le nombre de terres cultivables, ce qui entraine des conflits entre les agriculteurs sédentaires majoritaires dans les tribus africaines darfouri (tels les Four, les Masalit, les Birgit…), et les éleveurs nomades, surtout arabes mais pas seulement. La terrible famine de 1984 fait 90 000 morts dans l’indifférence du gouvernement central et les rapports entre éleveurs et pasteurs se tendent d’autant plus. Ce drame accélère la prise de conscience des élites four qui réclame un partage des richesses plus équitable au Soudan. Le gouvernement soudanais arme alors les nomades, jugés plus fidèles. Durant les années 1980, les tensions s’accumulent donc au Darfour. D’autant que la province sert de base-arrière à la guerre civile au Tchad. Différents groupes rebelles y trouvent refuge et y recrutent, et c’est à partir du Darfour qu’Idriss Déby s’empare du Tchad en 1990.

En 2003, après les vingt années de guerre civile entre le Nord (musulman) et le Sud du Soudan (chrétien et animiste), les négociations entre le Mouvement Populaire de libération du Soudan de John Garang (réclamant un partage des richesses nées du pétrole et l’abrogation de la charia, la loi islamique) et le gouvernement de Khartoum sont sur le point d’aboutir. Les militants du Darfour veulent alors s’inviter au partage, par les armes. Marie-José Tubiana rappelle toutefois que si la « rébellion » au Darfour est officialisée en 2003, elle a pris naissance dès 1987.

Or, le Darfour, entièrement musulman, est considéré par le gouvernement comme une partie intégrante du Nord du Soudan. Pour mater l’insurrection, Khartoum va donc utiliser une méthode éprouvée pendant la guerre civile au Sud-Soudan : la constitution de milices tribales, surnommées les jenjawid ou janjawid, c’est-à-dire les « démons armés à cheval », désignant à l’origine les bandits de grand chemin. Ces milices sont recrutées parmi les petites tribus arabes pauvres ne disposant pas de terres, mais aussi parmi les criminels de droit commun, quelques tribus africaines, dont les Tama et même des mercenaires arabes étrangers venus du Tchad, du Niger ou de Mauritanie.

Enfin, pour priver la « rébellion » dominée par les Four et les Zaghawa de tout soutien de la population, au début de l’été 2003, le gouvernement entreprend une vaste opération de « nettoyage ethnique ». Les raids des milices sont précédés des bombardements de l’armée soudanaise, les milices ont ordre de tuer tout le monde. L’artisan de cette politique est Ahmed Haroun, secrétaire d’état soudanais aux affaires humanitaires et par conséquent protégé par le régime, alors que la Cour Pénale Internationale l’a inculpé.

Depuis 2003, on compte au moins 200 000 morts, énormément de villages détruits et environ 2 millions de déplacés. Marie-José Tubiana rappelle le rôle fondamental des 600 km de frontière entre le Tchad et le Soudan, le long desquels s’amassent « rebelles » et déplacés du Darfour, mais aussi rebelles du Tchad. Ces propos seront complétés un peu plus tard par le porte-parole des associations Abéché-Oise et Tchad-Oise, médecin humanitaire et originaire de la région frontalière, se définissant comme « un Tchadien du Darfour et un For du Tchad ».

            Dans un second temps, Marie-José Tubiana, présente son livre Carnet de routes au Dar For, publié en mars 2006 aux éditions Sépia. Elle y narre son expérience du Darfour dans les années 1960-1970, c’est-à-dire le Darfour d’avant la guerre. Il s’agit de son journal d’ethnologue de l’époque, sans doute le meilleur moyen de rendre hommage à ces populations décimées et de témoigner de leurs vies.

 

Les enjeux géopolitiques du conflit

Un texte extrait de Darfour, au-delà de la guerre d’Alexandre Diméli, journaliste au Messager (Cameroun) est ensuite lu, en particulier un chapitre intitulé « Des enjeux souterrains ». Il rappelle le rôle de premier plan joué par la Chine dans le conflit. En effet, depuis le début de la crise au Darfour, la Chine soutient le gouvernement soudanais, en lui vendant des armes notamment. Il faut dire que Pékin achète les 2/3 du pétrole soudanais et que le Soudan apparaît comme un axe de pénétration majeur en Afrique pour la Chine. Les USA, eux, adoptent la stratégie inverse, intérêts pétroliers obligent, et selon le journaliste, il ne faut donc pas se fier au discours humanitaire des Etats-Unis.

 

La parole aux victimes

Issa Tahar Abderaman, président de la communauté darfouri de France, prend ensuite la parole. Il vient du Darfour, a 26 ans et vit à Arras. Il y a trouvé refuge en 2004 grâce à l’Association du Bon Samaritain, créée par le révérend Jean-Marie Matadi Ngazuba, un évangéliste originaire du Congo qui l’a recueilli. Mais ce n’est pas son témoignage personnel que raconte Issa Tahar. Il tente à son tour de contextualiser le conflit, évoque les villages détruits, les viols, les tueries. Il dénonce à plusieurs reprises le rôle joué par Ahmed Haroun, le secrétaire d’Etat soudanais aux « affaires humanitaires ». Le révérend du Bon Samaritain rapportera ensuite la violence des autres témoignages, son association ayant accueilli 600 Darfouri. Il s’insurgera également contre le terme de « rébellion » pour qualifier l’insurrection au Darfour, et préfèrera parler de « Résistance », Issa Tahar ayant pris soin de rappeler les légitimes revendications des Darfouri.

 

 

par La plume francophone publié dans : Chronique
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Dimanche 20 janvier 2008

Chronique, par Circé Krouch-Guilhem



Jérôme Tubiana,
un des intervenants de la journée du samedi 15 décembre, journaliste et photographe indépendant, va régulièrement au Darfour depuis 2004. En tant que photographe et journaliste, il avait commencé à travailler à partir de 1997-1998 sur la région s’étendant du Tchad à la Somalie. De son travail sont nés Les Contes Toubou du Sahara, contes recueillis au Niger et au Tchad, et publiés aux éditions L’Harmattan en septembre 2007.

Lorsque le conflit a éclaté au Darfour en 2003, il était au Tchad, près de la frontière soudanaise. Il a voulu à ce moment proposer des reportages aux médias occidentaux qui, il l’a beaucoup déploré lors de son intervention, se sont désintéressé du sujet, ne le trouvant pas assez porteur. C’est contacté par une ONG, Action contre la faim qui, pour clarifier sa mission dans ce conflit voulait tout d’abord le comprendre, le décrypter, qu’il est donc allé une première fois au Darfour en automne 2004. Il a pu se rendre compte que paradoxalement, le Darfour était plus ouvert depuis la guerre via les ONG et les médias. Pour son premier voyage, il a voulu y être introduit par le biais d’anciennes connaissances de ses parents qui y ont travaillé en tant qu’anthropologues (sa mère préfère l’appellation d’« ethnologue »), y ont effectué des missions de recherche assez longues entre 1965-1970. Cette expérience particulière lui a permis de « prendre la mesure du passage de l’Histoire », il a été étonné de voir comme ces personnes ou leurs enfants se souvenaient de ses parents[1]. Guidé par la volonté de « faire sentir plus que de faire comprendre » le Darfour dans ses écrits, il préfère sortir d’une simple description médiatique, et travailler alors plus sur l’intime et le particulier, pour pouvoir ensuite exprimer des vues plus générales ; ce que reflètent parfaitement son exposition et son projet de livre sur le Darfour.

En effet, depuis le 20 octobre 2007, et ce jusqu’au 27 janvier 2008, son exposition « Darfour, généalogies d’un conflit[2] », au Centre du Patrimoine Arménien, à Valence, dans la Drôme, retrace l’histoire et le quotidien des habitants du Darfour avant et pendant la guerre. Elle s’intéresse à tous les groupes ethniques et privilégie l’analyse des raisons politiques, économiques et historiques du conflit, exprimant ainsi la volonté de son auteur de dépasser les clichés et idées reçues sur une crise désormais très médiatisée. Jérôme Tubiana a exprimé à Fest’Africa, le vœu de voir cette exposition se déplacer à travers la France.

Il a profité de son intervention pour exposer son projet de livre qui combine un travail sur le texte et sur les images. Ainsi il nous a présenté un diaporama de photographies qu’il a pris le temps de commenter[3]. Il a déploré, comme un certain nombre d’intervenants et de membres du public du festival par la suite, le manque d’intérêt des éditeurs pour son projet (un livre comme celui-là coûte cher et son contenu n’intéressera peut-être pas un public assez large pour rentabiliser son coût d’édition).

Très déçu par les propos occidentaux tenus sur le Darfour, qui simplifient à outrance ce conflit et en imposent une vision manichéenne, il se bat depuis 2004 pour exposer un panorama « juste » de la situation. Il nous a enjoint à la fin de son intervention à aller lire, datée du 9 juin 2007, sa réaction aux propos de Bernard-Henry Lévy parti en reportage au Darfour pour Le Monde qui en a rapporté « choses vues au Darfour » dans son édition du 13 mars 2007. La réaction de Jérôme Tubiana, intitulée « Choses (mal) vues au Darfour » qui n’a pas pu être publiée dans Le Monde, l’a été sur le site de Mouvements[4]. Il y dénonce avec grand renfort d’arguments, et en rétablissant une certaine vérité, le peu d’exactitude des renseignements fournis par BHL qu’il s’agisse des lieux où il s’est rendu ainsi que des personnes rencontrées. Les lieux sont mal nommés, mal situés, son discours est teinté d’exagérations et d’approximations qui rendent compte de sa crédulité vis-à-vis du manichéisme ambiant (celui pratiqué par les médias occidentaux ainsi que par certains groupes internes au conflit), et traduit une position inconséquente quant aux propositions de résolution du conflit.

Sur le site de Mouvements également, nous pouvons retrouver l’interview de Jérôme Tubiana par Florence Brisset-Foucault, daté du 9 juin 2007[5] qui explicite les origines historiques, politiques et économiques du conflit, d’une manière très similaire à ce qu’il a pu dire lors de son intervention à Fest’Africa. Fort d’une très bonne connaissance des groupes ethniques et des événements qui ont eu lieu depuis les années 1980, il distingue plusieurs phases du conflit. Il explique que s’affirme une tendance depuis le début de la guerre à la bipolarisation du conflit mais qui ne peut être considérée comme effective. On ne peut nier une certaine cristallisation ethnique, des identités « arabes » et « non-arabes », mais il est important de dire que certains groupes résistent encore à cette tendance. Jérôme Tubiana lors de son intervention a insisté sur le fait que le décompte des morts, surestimé de manière générale, n’est pas le meilleur vecteur de compréhension de l’ampleur du conflit.

Nous terminerons ce compte-rendu sur deux citations de Jérôme Tubiana[6] qui rendent compte de manière très synthétique et complète de la situation au Darfour, et de ses positions quant aux possibilités de résolution des conflits :

« Il faut distinguer d’une part la guerre du Darfour, et de l’autre, l’affrontement entre les deux Etats par l’intermédiaire de groupes rebelles et de milices. C’est ce dernier conflit qui entraîne aujourd’hui une contamination du sud-est du Tchad par des affrontements semblables à ceux du Darfour, avec des attaques de villages par des milices locales qu’on appelle aussi « Janjawid » alors même qu’elles ne viennent pas toutes du Soudan et ne sont pas uniquement composées d’Arabes. La communauté internationale et les médias, ont une vraie responsabilité du fait de l’analyse simpliste qu’ils conduisent de ce conflit tchadien comme d’un pur conflit entre « Africains », donc indigènes, et « Arabes », forcément étrangers. Le risque de cette simplification, c’est justement le transfert d’un conflit global arabe/non arabe du Darfour vers le Tchad. Idriss Déby a très bien su rebondir sur la simplification médiatique en se posant en victime d’une tentative d’arabisation. C’est une façon pour lui de masquer les problèmes internes du Tchad, à commencer par l’absence de démocratisation. »

« Ce n’est pas un conflit que l’on résoudra par une force de maintien de la paix. Il faut arrêter de voir le conflit du Darfour comme la simple succession d’attaques de milices armées contre des civils. C’est un conflit entre un gouvernement qui a essuyé des défaites et a répondu par la violence, et une rébellion très efficace, mais qui n’a pas gagné la guerre et ne peut aujourd’hui prétendre renverser le gouvernement. Il n’y a pas d’autre solution que de relancer un processus politique. »



[1] Vous trouverez dans une interview de Jérôme Tubiana pour le magazine Géo, n°322 de décembre 2005, concernant sa mission au Darfour, en substance ce qu’il a pu dire lors de son intervention au festival : http://www.geomagazine.fr/contenu_editorial/pages/geo_magazine/plus_loin/archives/Decembre_05/plus_loin.php

[2] Vous trouverez l’affiche de l’exposition à cette adresse : http://www.patrimoinearmenien.org/actualitemainframe.htm

[3] Vous retrouverez certaines de ces photographies à ces adresses : http://www.lesnouvelles.org/P10_magazine/40_forum/40006_8heuresLNA-0606/002_jerometubiana/0020.html (travail jusque 2005), les plus récentes à celle-ci, elles sont en partie celles présentées à son exposition : http://noravr.blog.lemonde.fr/2007/12/12/lexposition-de-jerome-tubiana-darfourgenealogie-dun-conflit/

[6] Ibid.

par La plume francophone publié dans : Chronique
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