L’Assemblée des Sauterelles
« Sauvageons nous sommes, et sauvageons nous resterons »
Les sauterelles ont une petite bouche. Toute petite mais ravageuse… plus ravageuse que a faux de la Camarade ? Les sauterelles n’ont d’égal que la
Secte des oisifs qui, pour oublier leur oisiveté, s’adonnent à leur loisir préféré que nous nommerons, en hommage à l’œuvre zoalesque, l’assommoir quotidien du peuple. Leurs discours fondés sur
toutes sortes d’inepties labellisent impunément le meurtre, le viol et légalisent le racisme. En bref, cette confrérie nie, et ce faisant ronge, l’humanité dans sa globalité.
Soudain, un rappel à l’ordre ! Nos esprits universitaires interpellent ces intouchables. Ils sont
hors sujet. Que faire ? Personne n’a d’effaceur, et une deuxième copie vierge leur est refusée. Ils tentent de redresser la barre et reviennent à leurs moutons, en France où il n’y a ni
sauterelles, ni sectes et surtout pas d’oisifs. Une solution s’impose à leur esprit : passer sur l’histoire de cette infamie tout en attribuant des vertus au colonialisme, vertus que nos
chers députés et honorables ministres s’empresseront d’approuver, devant un Président de la République qui courbe l’échine − la belle aristocratie ! C’est ainsi qu’un certain 23 février 2005
vit renaître la thèse de la supériorité de la race blanche sur les autres races. Et Vichy d’applaudir !
Respectueux des morts, nous nous sommes cependant interdits d’exhumer les os des victimes
du colonialisme pour les interroger, et avons pris le parti de demander aux écrivains francophones ce qu’ils pensent de ces écoles qui les auraient convertis, eux « barbares », en bons
sauvages. Afin de ne pas les déranger pour si peu, nous leur avons également demandé s’ils se souviennent des routes de l’Empire. Leur réponse est sans appel.
Notre premier interlocuteur se nomme ainsi Mouloud Mammeri, un romancier et anthropologue algérien, formé au cours de son enfance à l’école coloniale.
Cet inconditionnel nous livre sa vision de l’institution métropolitaine à travers son œuvre Le Sommeil du Juste.
Arezki, le personnage principal et autobiographique, est mobilisé par l’armée française pour participer à la seconde guerre mondiale. Sorti de son village kabyle, il découvre la réalité de
l’Histoire et de l’éducation qu’il a reçue. Soudain, dans un moment d’ivresse, Arezki rassemble tous ses livres et crie : « Voici la caisse merveilleuse. Mieux que la Coco, une seule de
ses fioles, pardon de ces livres, vous fera voir tout en rose : du beau, du bon, du boniment. » Et d’ajouter : « Tout le tas ! L’idéal, les sentiments, les idées. Mais
vas-y donc, ha ! ha ! brûle ! ha ! ha !...» Mettre le feu aux idées de l’école coloniale était censé inaugurer « un autre jour » où l’Algérien retrouverait sa
propre identité et sa culture maternelle.
Force est de constater que les dégâts causés par l’imposition de la culture française sont tels que la rencontre
avec la mère relève de l’impossible. Amer, Kateb Yacine le déplore lui aussi dans son Polygone étoilé:
Jamais je n’ai cessé, même aux jours de succès près de l’institutrice, de ressentir au fond de moi cette seconde rupture du lien ombilical, cet exil
intérieur qui ne rapprochait plus l’écolier de sa mère que pour mieux les arracher, chaque fois un peu plus, aux murmures du sang, aux frémissements réprobateurs d’une langue bannie, secrètement,
d’un même accord, aussitôt brisé que conclu… Ainsi avais-je perdu tout à la fois ma mère et son langage, les trésors inaliénables − et pourtant aliénés !
Le profond malaise décrit ici, et ressenti par l’auteur depuis son plus jeune âge, n’est autre que la manifestation d’une inversion traumatique des
valeurs éducatives initiées par l’ordre colonial. Nous le comprenons grâce à la dernière scène du roman, dans laquelle Kateb révèle sa rencontre précoce avec le monde géopolitique franco-algérien
des années 1930. Par peur de la discrimination, son père le pousse, en effet, à fréquenter l’école française, « la gueule du loup » comme il l’appelle métaphoriquement, où il devra à la
fois oublier sa langue maternelle et assimiler celle du colonisateur. La maîtrise de la langue française constituera d’ailleurs son seul espoir de revenir à son point de départ : ses
racines. Pour Kateb, l’émergence de cette aliénation au cours de l’enfance devient donc « le piège » caractéristique des Temps Modernes.
Le témoignage du romancier algérien, Tahar Djaout, qui se souvient dans Les Chercheurs
d’os[4] des
premiers jours de l’Algérie indépendante, renforce ces accusations. Après avoir évoqué les « routes », tracées pour rendre accessibles à la haine des soldats,
des violeurs et des tueurs les villages les plus reculés, l’écrivain qualifie la période post-coloniale de « temps qui défie toute compréhension ». « Au code d’honneur et aux
coutumes des ancêtres ils ont substitué un autre code fait de papiers, d’extraits d’actes et d’attestations divers, de cartes de différentes couleurs », écrit-il. Par la gouvernance de ces
collaborateurs « portant un casque colonial », les Algériens ont ainsi perdu tout repère et toute organisation politique.
Similairement, mais cette fois de l’autre côté de l’Atlantique, l’écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau se révolte contre ce système colonial, qui
n’a eu de cesse que de chosifier l’Autre conquis, et qui perdure encore aujourd’hui dans les relations entre la France, ses DOM TOM, et ses ex-colonies. Dans Biblique des
derniers gestes,
l’écrivain nous rappelle l’hypocrisie et les contradictions dévastatrices du discours officiel tenu par « la plus Grande France ». Lisons plutôt :
La bête colonialiste nous a enseigné que le colonialisme était une œuvre de civilisation, un bienfait pour les humanités, une chance inouïe pour les
peuples du monde ! Même les plus écrasés le pensent ! Sauf quelques illuminés comme nous qui parvenons à soupçonner que cette réalité en cache une autre ! Il y a donc autour de
notre prétendu réel une série de réalités de toutes natures, avec des géométries, des mathématiques impossibles, des physiques chimies impensables, des géographies sans cartes et sans volume, des
temps qui ne s’écoulent pas, des distances sans longueurs, des hors-réalités que nous ne savons pas voir, ou que notre esprit conditionné de mille manières ne sait pas voir ! Ces lieux sont
donc quelque part, très réels (…)
Ainsi, Chamoiseau ironise sur le rôle idéologique de l’école coloniale qui permit à la France d’affirmer et de légitimer, à la fois, son expansion
impérialiste et sa domination culturelle dans ses territoires d’outre-mer. Au nom d’une supposée mission civilisatrice, l’école coloniale sut embrigader et assujettir les esprits indigènes à
travers des discours religieux, pseudo scientifiques et littéraires à la gloire du modèle hexagonal. L’apprentissage de la langue française, porteuse d’une autre vision du monde, fut la clef de
voûte d’un processus féroce d’acculturation des peuples colonisés, phénomène de dépersonnalisation dont les conséquences actuelles continuent d’affecter le Moi de la population créole. Le
traumatisme est tel que l’individu, devenu hybride culturel, ne réussit plus à entretenir le lien avec les mythes, la langue, et le folklore de ses ancêtres non colonisés.
Samba Diallo, protagoniste du roman L’aventure ambiguë
du Sénégalais Cheikh Hamidou Kane, incarne d’ailleurs cet impossible retour à la culture natale. Revenu de France où il était parti étudier, le héros comprend qu’il est incapable de renouer avec
ses racines. « Je ne suis pas un pays des Diallobé distinct, face à un Occident distinct, et appréciant d’une tête froide ce que peux lui prendre et ce qu’il faut que je lui laisse en
contrepartie. Je suis devenu deux », nous confie-t-il. Seule la mort libérera l’égaré de son ambiguïté identitaire, fin logiquement orchestrée par la main du fou, figure de l’aliénation
inhérente à la rencontre de l’Occident et de l’Afrique.
De même, la trame du roman Agar
du franco-tunisien Albert Memmi rappelle cette scission de l’intime. Nous y retrouvons toute la dichotomie de l’identité face aux questions de la
colonisation, au sein d’un espace privilégié de l’exercice de la domination : le couple. En effet, ce qui est mis en scène de manière intraitable, avec le regard froid d’une dissection,
c’est la difficulté d’accorder une culture « dominante » à une culture dite « dominée ». Le couple de jeunes mariés, formé par le narrateur et son épouse, se voit peu à peu
rongé par le resurgissement des origines. « Elle avait épousé, à Paris, un étudiant, ne différant en rien des autres ; ses origines, sa famille, ses relations, elle n’avait pu les
imaginer. » Ces deux personnages ont, semble-t-il, oublié que la colonisation n’est pas seulement un fait historique, mais un conditionnement social et humain. Or, ainsi que l’indique
métaphoriquement le titre du livre, l’amour ne peut sauver le personnage biblique de Agar ; bien au contraire, il le condamne. Comme il n’existe qu’un fils légitime d’Abraham, il semble
n’exister pour les protagonistes qu’une seule voie à leur identité, la séparation et l’abandon de soi : « Ah si encore je pouvais redevenir comme eux », s’exclame le narrateur.
« Mon malheur est que je ne suis plus comme personne. Je ne sais même pas me défendre contre ce dégoût de moi-même qu’elle me révèle, dont je suis envahi et que j’approuve.
»
L’impasse est sans doute ce qui, du fait colonial, est le plus insidieux. Il ne subsiste rien de la tolérance ni de l’amour lorsqu’on refuse de
considérer l’identité de l’autre. « Le buste rigide, les yeux hagards prête à se noyer elle se cramponne au lit », écrit Memmi. La mystification amoureuse ne dure qu’un temps et, de la
déception, naît un sentiment de trahison qui hante les personnages au point de les enfermer. De cet étrange palimpseste amoureux, la littérature ne retient que la délicate position du sujet,
perdu entre amour et connaissance de l’autre. Et lorsque, enfin, on découvre l’être originel dissimulé sous le palimpseste, est-on toujours bien certain de réussir à le déchiffrer ? Le
narrateur s’interpelle d’ailleurs à ce sujet. « Et je l’aurais peut-être fait si, en la tuant, j’avais anéanti cette image de moi-même qu’elle me présentait et où je me reconnaissais, ce
masque qui m’enserrait la figure comme une pieuvre. » La littérature renvoie l’écho de ce chaos intérieur provoqué par le resurgissement douloureux de l’identité.
En un mot, à force d’endoctrinement et de déshumanisation, la colonisation n’a réussi qu’à dépourvoir ces peuples conquis de leur essence.
La perte de leur Monde, de ses vérités et de ses « hors-réalités », engendra inéluctablement celle de leur âme. Malgré tout, certains de nos contemporains s’obstinent, de manière
indécente, à qualifier de « positive » l’œuvre coloniale française via la glorification de ses infrastructures. Rappelons néanmoins que celles-ci étaient uniquement destinées à
l’exploitation intensive des territoires annexés. Il convient donc de nous interroger : l’esprit dit cartésien des membres et représentants de la lumineuse civilisation ne perdrait-il pas à son
tour le logos ?
Aujourd’hui encore, plus de la moitié de nos concitoyens (65% selon un sondage CSA-Le Figaro réalisé le 30 novembre 2005) pense que la colonisation a
engendré des effets positifs. Comment l’occupation belliqueuse d’un territoire et son pillage généralisé peuvent-ils être jugés comme positifs ? Et que dire de l’école coloniale… Les
Lumières dont nous revendiquons si fièrement la descendance, se sont à jamais éteintes le jour où nous avons conditionné les esprits de ces peuples « indigènes », méprisant leur culture
qui nous aurait pourtant tant appris.
Admettre qu’il n’y a rien de positif dans ce triste ouvrage collectif ternirait-il l’image de la mère patrie ?
Non. Cet aveu la grandirait et révèlerait sa capacité à reconnaître ses erreurs et à ne pas se complaire dans la bêtise et l’ignorance. La loi du 23 février 2005 est en conséquence une mauvaise
loi, parce qu’elle s’inscrit dans une pensée pro-coloniale dont nous ne saurons être les dupes. Bien que sensibles à la souffrance des rapatriés, il relève de notre responsabilité de nous lever
contre cette loi qui ose discerner, et promouvoir, comme le suggère la première partie de l’article 1 de la loi abrogée, un rôle positif dans l’occupation brutale d’un territoire. Le mot de la fin revient au
grand poète algérien Jean Amrouche, lequel souligne avec subtilité la décadence du colonisateur dans une lettre à George Cezilly: « la culture, le sourire, les grâces, l’esprit libéral des
français existent, mais ce sont des masques de l’horrible colonialisme. »
Qu’on se le dise, ces sauterelles ont eu beau grignoter leur loi, leur appétit vorace ne semble pas rassasié. Alors « veillons et armons-nous en
pensée ! »
Les Sauvageons de la Sorbonne
Ali CHIBANI, Marine PIRIOU, Sandrine MESLET
Article 1 de la loi du 23 février 2005 : « La Nation
exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l'oeuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d'Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine
ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française. »
François CHATTOT, Jean-Louis HOURDIN, Veillons
et armons-nous en pensée, création théâtrale contemporaine et engagée, jouée du 30 septembre au 23 octobre 2005 au Théâtre National de Chaillot.
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