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Présentation du blog

 Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, tous les mois, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informent sur les différents niveaux ("Tout public", "Didactique", "Analyse") des articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

                                                                                                                                                         Bonne lecture.

Présentation de l’auteur

Par Virginie Brinker

 


          Né à Dakar, l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop est l’auteur de nouvelles, de pièces de théâtre, de scenarii de films, mais surtout de romans, avec des œuvres telles Le temps de Tamango (L’Harmattan 1981; Serpent à Plumes 2002), Les traces de la meute (L’Harmattan 1993), Doomi Golo (Papyrus, 2003) et Kaveena[1] (Philippe Rey, 2006). Son dernier roman, Les petits de la guenon[2] a été publié en septembre 2009 aux Editions Philippe Rey. Il s’agit de la version française de Doomi Golo, roman en wolof que l’auteur a lui-même traduit.

          Les tambours de la mémoire (Nathan, 1987 ; L’Harmattan 1990) a obtenu le Grand Prix des Lettres du Sénégal et Le Cavalier et son ombre (Stock, 1997) le prix Tropiques. Murambi, le livre des ossements[3] (Stock, 2000) fait partie de la liste, établie par le Zimbabwe International Book Fair, des 100 meilleurs livres africains du XXème siècle. Les chorégraphes Germaine Acogny, du Sénégal, et Kota Yamasaki, du Japon, en ont fait une adaptation sous le titre Fagaala.

Ancien directeur de publication du quotidien indépendant sénégalais d’informations générales, Le Matin, Boubacar Boris Diop collabore régulièrement depuis une quinzaine d’années avec plusieurs titres réputés de la presse internationale, et il est également essayiste. Co-auteur, avec Odile Tobner et François-Xavier Verschave, de Négrophobie (Les Arènes, 2005), on lui doit aussi un essai intitulé L’Afrique au-delà du miroir (Philippe Rey, 2007). Il a également collaboré en 2008 à l’ouvrage L’Afrique répond à Sarkozy, chez le même éditeur.

          Dans ce dossier, nous vous proposons de découvrir trois de ces romans : Murambi, le livre des ossements, rédigé lors d’une résidence d’écriture au Rwanda, quelques années après le génocide des Tutsi, ainsi que ces deux romans les plus récents, Kaveena et Les petits de la guenon.

Mais auparavant, laissons parler l’auteur lui-même. Celui-ci nous a en effet très aimablement autorisés à reproduire ici certains de ces propos et nous l’en remercions chaleureusement.

 

Boubacar Boris Diop,

Propos choisis

 

 

A propos de l’écriture en langue française et du concept de « Francophonie »

« Je ne vois pas de véritable avenir pour la littérature africaine en dehors de nos langues. C’est d’ailleurs vers cela que nous tendons depuis quelques années, lentement mais sûrement, en réaction aux impasses et à la faiblesse d’un certain modèle de production littéraire. Cette nouvelle dynamique, complexe et parfois incertaine, permettra à terme de s’apercevoir que tous nos textes actuels en anglais ou en français n’ont été, selon une idée chère à Cheikh Anta Diop, qu’une simple littérature de transition. Cela veut dire que le roman et la poésie d’expression française auront correspondu, dans notre parcours historique, à une période de perte de repères, à un moment où le vainqueur nous a imposé ses lois et sa culture. Je ne suis pas de ceux qui pensent que nous ne nous sommes pas assez battus contre l’occupation étrangère. Nous ne nous sommes au contraire jamais complètement résignés à la défaite mais il faut bien avouer que nous avons occulté ou mal posé certaines questions essentielles. Des intellectuels africains ont ainsi pendant longtemps tourné en dérision les défenseurs des langues africaines. Comment osaient-ils, ces prétentieux, comparer la langue de Molière ou de Chaucer aux rauques sonorités de nos idiomes qualifiés pour l’occasion, avec dédain, de vernaculaires ! « Ces soi-disant nationalistes sont assurément tombés sur la tête ! » tonnaient certains. D’autres avaient une argumentation plus raffinée : « Le français n’est sans doute pas l’idéal, disaient-ils, mais il nous unifie et nous apaise alors que le diola, le moré et le fon risquent de revigorer le tribalisme et de déchirer des nations déjà bien fragiles. » Bref, après deux décennies d’indépendance la cause était presque entendue et Léopold Sédar Senghor semblait avoir définitivement remporté la partie contre Cheikh Anta Diop. Mais cette « victoire » ne nous a rien apporté. Si nous résumons en effet froidement la situation, il apparaît que l’occupant nous a fait perdre sur les deux tableaux : il a contrarié la progression de nos langues maternelles, vers l’écrit notamment, et la sienne nous est restée inaccessible. Dans mon pays, le schéma sur lequel nous fonctionnons est d’une parfaite absurdité : 95 % de Sénégalais sont analphabètes en français. Parmi les 5 % restants beaucoup, qui méprisent leur langue maternelle, ne maîtrisent pas pour autant le français… »

« A mon avis nous devons nous battre avec patience et lucidité pour le développement de nos propres langues. C’est une simple affaire de bon sens. Du reste la réalité sur le terrain nous presse de plus en plus vivement d’aller dans cette direction car les langues africaines, qui n’ont rien perdu de leur vitalité, reviennent partout en force. Nous nous rapprochons chaque jour un peu plus du moment où le pulaar et le wolof – pour ne citer que ces deux exemples – s’imposeront d’eux-mêmes dans nos écoles et dans notre création littéraire. Au fond, le seul moyen qu’avait le colonisateur pour faire disparaître les langues africaines, c’était la scolarisation universelle en français. Or la France n’en avait ni les moyens ni peut-être même la volonté politique. Elle a réservé sa langue à l’élite colonisée en espérant que cette dernière tirerait le reste de la société. Nous voyons le contraire se produire sous nos yeux : le français est en très net recul et dire aujourd’hui que le Sénégal est un pays francophone, c’est prendre ses désirs pour la réalité. Et en tant que romancier, je sais bien que seule ma langue maternelle me permet d’exprimer de façon adéquate ce que je ressens au plus profond de moi-même. Beaucoup d’auteurs africains qui en doutaient auparavant commencent à accepter cette évidence. »

 

A propos des postures de l’écrivain, de la rédaction de romans à la rédaction d’essais

            « Dans certaines parties du monde, il est difficile de considérer la littérature comme un simple divertissement. Si on est issu, comme moi-même, d’un milieu relativement modeste, on se sent très vite poussé à écrire pour lutter contre les inégalités sociales, parfois si terriblement humiliantes pour les plus pauvres. Mais peu à peu on se rend compte à quel point il est naïf, voire risible, de prétendre changer le monde par la seule fiction. Vient un moment où on la délaisse au profit d’interventions plus concrètes. La pression des médias étant toujours plus forte, il faut répondre à des interviews ou signer des pétitions et on est amené à s’exprimer de plus en plus directement dans la presse ou à l’occasion de conférences publiques. C’est ainsi qu’en juin 2005 Odile Tobner, François-Xavier Verschave et moi-même avons publié Négrophobie. Ça a été une réaction concertée au livre raciste et révisionniste du journaliste français Stephen Smith, un ouvrage qui a eu, il importe de le souligner, un énorme et inquiétant succès de librairie en France. Plus tard ma réponse au discours délirant du président français en juillet 2007 à Dakar est devenue un des vingt-trois textes de L’Afrique répond à Sarkozy. Tous mes articles sur le Rwanda ont été écrits avec la même volonté de rester en phase avec le réel. A présent j’alterne les deux genres même si je continue à me sentir romancier dans l’âme. »

 

A propos de la politique européenne en matière d’immigration

          « Le continent qui est resté le moins « tranquille » au cours de l’histoire humaine, c’est bien l’Europe. Il suffit de lire attentivement une carte pour s’en convaincre : du Brésil au Mexique, de l’Australie au Canada, en passant par les USA, bien des pays sont nés d’un coup de force de l’Europe, elle s’est emparée violemment de territoires immenses et en a détruit avec une rare cruauté les peuples autochtones. Pour ce qui est de l’Afrique, l’Europe ne s’y est pas en général installée mais elle y a durablement semé les germes du chaos par la Traite négrière et la colonisation. Et si on laisse de côté ces considérations historiques pas politiquement correctes, il faut tout de même rappeler que les jeunes Européens ont été très souvent poussés par la misère à aller s’installer ailleurs, exactement comme le font les migrants africains ou asiatiques d’aujourd’hui. Au début du siècle dernier, Espagnols, Italiens, Yougoslaves, Portugais et Suisses fuyaient la guerre et des contrées désolées pour aller refaire leur vie dans les pays voisins ou en Amérique. Alors, pourquoi l’Europe a-t-elle la mémoire si courte ? Si les jeunes Irakiens, Algériens ou Sénégalais pouvaient avoir une vie décente chez eux, ils n’auraient pas défié mille dangers pour émigrer à Barcelone ou à Brescia. Les dirigeants des pays d’émigration, en Afrique, en Amérique latine ou en Asie, sont les premiers responsables de cette situation, car ce sont de vrais prédateurs de leurs économies. Il ne faut toutefois pas oublier qu’ils pillent leurs ressources en totale complicité avec les multinationales et avec nombre de ces politiciens européens qui disent ensuite avec une incroyable hypocrisie : « Les immigrés nous envahissent, fermons vite nos frontières ! » Vous savez, bien des jeunes Maliens, par exemple, se sont retrouvés au chômage quand la filière coton a été littéralement anéantie chez eux : les grands pays occidentaux, qui subventionnent leurs propres producteurs de coton, interdisent en même temps au gouvernement malien d’en faire autant. La concurrence est faussée, des usines textiles ferment et des milliers de jeunes gens se retrouvent à la rue du jour au lendemain… Que veut-on qu’ils fassent ? Moins d’égoïsme et un ordre international plus juste seraient un bon début de solution à un phénomène global, qui se traduit à Ceuta et Melilla ou à Lampedusa par d’affreuses tragédies collectives. Les mesures xénophobes que l’on prend ici et là en Europe pour tromper les électeurs sèment la haine dans les cœurs et sont de toute façon totalement inefficaces. »

 

 

 


[1] Voir notre article dans ce dossier.

[2] Voir notre article dans ce dossier.

[3] Voir l’article d’Ali Chibani dans ce dossier.

Analyse

« Je ne suis quand même pas de ces vieillards qui parlent à tort et à travers [1]»

Par Virginie Brinker

 

            
Dans son dernier roman, Boubacar Boris Diop présente le récit d’un vieil homme, Nguirane Faye, à son petit-fils Badou Tall, exilé à l’Etranger dans un pays dont il ignore le nom. Badou est tout pour son grand-père - « toi, l’enfant de mon fils défunt, le centre de ma vie » (p. 16) – qui entreprend de lui narrer en sept carnets à la fois ses mémoires, la légende de ses ancêtres et la chronique quotidienne de leur petit quartier de Dakar, Niarela : « A ton retour tu en prendras connaissance et ce sera comme si tu n’avais jamais été absent de Niarela » (p. 18). Mais si l’enjeu est de prime abord de pallier cette absence, la mémoire et le récit ne cessent de buter sur un événement traumatique : l’enterrement du père de Badou, Assane Tall. C’est sur l’enterrement que s’ouvre le premier paragraphe de l’incipit, puis Nguirane Faye y revient à plusieurs reprises un peu plus loin, à la page 20 ou encore à la page 126 par la reprise du premier carnet symboliquement appelé « Le récit des cendres ». Le père est d’ailleurs le fil conducteur du roman, des carnets du vieil homme et de sa mémoire divagante : « Mais laisse-moi tout de même t’avertir : si nous continuons à vagabonder ainsi, jamais je ne trouverai le temps de te raconter la vraie histoire qui fait tenir ensemble les sept récits de ces Carnets, celle qui nous importe le plus à tous les deux, la vie et la mort de ton père Assane Tall » (p. 39). C’est que le récit de Nguirane Faye est dense, tortueux et particulièrement riche d’enseignements.

 

De la transmission à la démystification

 

              La situation d’énonciation mise en place par le romancier crée un horizon d’attente. Au bout de quelques pages, et même dès le seuil du livre qui s’ouvre sur l’expression « Depuis des générations », le lecteur s’attend à lire une œuvre de transmission : le récit plein de sagesse d’un grand-père à son petit fils. Ce récit emprunte au genre de l’autobiographie ses atours, narrant ça et là de façon rétrospective des épisodes de la vie du grand-père né en 1922, depuis les leçons de son maître d’études coraniques, le Maître Mbaye Lô à l’âge de 6 ans (p. 22), en passant par la rencontre d’une femme aimée, à l’âge de 32 ans, Faat Kiné (p. 303).
              Toutefois, ce maître de Coran n’est pas sans nous rappeler l’éducation de Samba Diallo dans L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane[2] car cette narration de Nguirane Faye est surtout l’occasion d’un voyage à travers le riche patrimoine culturel du Sénégal, le grand-père n’hésitant pas à faire référence à Serigne Moussa Kâ (auteur sénégalais du début du XXe siècle très connu pour ses hagiographies du Prophète, et sa grande connaissance des généalogies et de l’histoire du Sénégal), Mabo Guissé (musicien) et Cheik Aliou Ndao (grand poète et dramaturge sénégalais des années 1960-70), dès le début du roman (p. 19). Il est d’ailleurs tout à fait important de noter que Cheik Aliou Ndao était aussi un fervent partisan de l’écriture en wolof, et que Les Petits de la guenon est la traduction française du roman en wolof Doomi Golo. La langue française est d’ailleurs souvent raillée et mise à distance, comme dans le passage où Ousmane Sow, le charretier de Niarela, qui a appelé son cheval Tumaini (c’est-à-dire « espérer » en swahili), s’adresse en ces termes à Nguirane Faye, un peu surpris par ce nom : « C’est terrible, Nguirane, de voir comme les fers de l’esclave restent si solidement attachés à ses mains et à ses pieds, même des années après sa libération ! (…) nos chaînes sont dans nos têtes. Ainsi toi Nguirane Faye, qui ne connais rien à la langue des Blancs, tu oses me dire qu’elle est plus proche de nous que le swahili ? » (p. 46). Il en va de même avec Monsieur et Madame Soumaré, un « couple de parfaits crétins » aimant à se prendre pour des Toubabs, qui ne se parlent, et ne s’insultent même, qu’en français : « c’est des merde ta gueule tu me fais chier à n’en pas finir tandis que la femme menace, quelle horreur, de baiser le père de son mari » (p. 48), ce qui n’est pas sans rappeler le fait que Yacine Ndiaye, la belle-mère de Badou, veuve d’Assane Tall ne parvienne, elle qui aime à se donner des airs de grande dame blanche, à s’exprimer avec le féticheur Sinkoun Camara qu’en français. D’autres grandes figures du continent telles Lumumba[3] sont convoquées, mais on retrouve chez Nguirane Faye le même respect pour Cheikh Anta Diop[4] que celui que lui voue l’auteur lui-même
[5] , comme dans cet épisode où le grand-père assiste à son meeting à Niarela : « Je me moquais de savoir s’il allait nous construire des hôpitaux et des écoles. Je crois bien qu’il y a fait un peu allusion, comme tout le monde, mais ça se voyait que l’essentiel pour lui c’était de changer les esprits, de réorienter notre vision du monde. » (p. 228) ; « Cheikh Anta Diop a été enterré à Thieytou dans sa soixante-quatrième année. Il est mort bien jeune, si on pense à l’œuvre colossale qu’il laisse à notre médiation. Je l’associe, chaque jour que Dieu fait, à mes prières. » (p. 230). Par ailleurs, le grand père n’est pas « de ceux qui ont choisi de se croiser les bras face à l’injustice », ancien ouvrier à l’Usine Air Liquide, où il a dirigé des « grèves très dures », il a été plusieurs fois torturé et jeté en prison et s’est battu contre la colonisation (p. 79). Rien d’étonnant à ce que les grandes figures dont il émaille son récit soient toutes des « être[s] de refus » (p. 218). D’autre part, le récit du grand père emprunte aussi les voies du conte, de la chronique et de la légende, genres ancestraux de la culture africaine traditionnelle[6].

Toutefois, en dépit des vertus du conte auxquelles il croit, notamment son « épaisseur glauque[7] » pour reprendre l’expression de Michel Tournier - « J’aurais préféré te parler de vive voix, comme tout conteur digne de ce nom, pour faire battre plus vite ton cœur et t’éprouver par mes déroutantes énigmes. Les signes seraient alors enfouis dans les profondeurs de l’océan et il te faudrait des nuits de patience pour les atteindre et en percer les mystères » (p. 19) –, le vieil homme se méfie des récits des adultes qui ne savent que « donner des conseils et des ordres » (p. 15), désignant plutôt ses carnets comme de « petits racontars » (p. 19) et se désignant lui-même comme « un vieil écrivain débutant » (p. 18) ou encore « un petit besogneux de l’écriture » (p. 43). Si ces formules ne sont pas sans rappeler les formules de modestie de Montaigne pour désigner ses Essais pourtant empreints d’une profonde sagesse, elles ouvrent la voie à un roman original dans lequel l’humour a toute sa place, ce qui est aussi le signe d’une transmission mise à mal. Ainsi, lorsqu’il se lance, par un récit légendaire sur la piste de son propre arrière-grand-père, le fondateur de la lignée, Mame Ngor Faye, il nous conte en fait que ce dernier était un tyran. L’œuvre de transmission se fait donc œuvre de démystification puisque finalement toutes les figures paternelles apparaissent défaillantes dans le roman, à commencer par celle de l’aïeul de la lignée bien sûr, mais aussi celle du père de Badou, Assane Tall, parti à Marseille pour exercer la profession de footballeur, et dont on découvre par un subtil jeu de points de vue qu’il « aimait trop faire la fête », a forcé sa nouvelle épouse, Yacine Ndiaye, à se prostituer vu que « même les petits clubs ne voulaient plus d’un joueur aussi capricieux ». Et surtout qu’il a caché à cette dernière  l’ existence de Niarela, sa femme, Bigué Samb et leur enfant Badou Tall, ce qui contraste fortement avec l’amour sans borne que lui voue son propre père, Nguirane Faye, resté au pays.

 

Célébration de la fiction : plaisir de lire et d’écouter

 

            C’est peut-être qu’au fond, ce qui importe le plus, ce n’est pas l’histoire à transmettre mais le fait de la raconter. Nguirane Faye revendique l’usage de la fiction et de l’invention au sein même d’un passage caractérisé par la légende et la chronique, grands genres traditionnels de la transmission : « Tu as voulu savoir ce qui se racontait sur Mame Ngor Faye. Je t’ai rapporté fidèlement mes souvenirs. Si j’y ajoute un seul mot, ce sera de la pure invention. Eh bien, pourquoi ne pas inventer un peu ? Cela vaut mieux, après tout, que de laisser ce portrait inachevé » (p. 84).

            En effet, le plus important n’est-il finalement pas le lien que le récit tisse entre le conteur et celui qui écoute, comme dans ce magnifique dialogue fantasmé par le vieil homme avec son petit-fils ? : « Cela importe peu. Raconte-moi quand même. / - Te raconter quoi, Badou ? / - Toutes les choses que tu n’as ni vues ni entendues là-bas. Et, Nguirane, si les mots sont trop lourds sur ta langue, donne-leur des ailes, fais-en des oiseaux pareils à ceux qui planent dans le ciel. » / T’entendant parler ainsi, je hoche la tête et je souris intérieurement. Je sais désormais que tu n’es plus un enfant » (p. 69). C’est ce même lien d’amour profond tissé par le récit, qui unit les deux narrateurs de l’œuvre, Nguirane Faye et Ali Kaboyé, lorsqu’au moment de sa mort celui-ci prend le relais dans une seconde partie : « En somme, j’ai inventé pour Nguirane Faye, à l’heure de sa mort, des êtres si imaginaires que je n’ai nul besoin aujourd’hui de prouver leur non-existence ou d’en demander pardon à qui que ce soit. Je lui ai parlé jusqu’au dernier moment, non pas comme à un enfant ou à un vieil homme diminué mais le plus normalement du monde, avec du respect et de l’amour, comme il l’a fait pour toi dans ses Carnets des années durant, en sachant bien que tu ne pourrais jamais lui répondre de vive voix. » (p. 435). C’est enfin ce même lien du récit qui unira Bigué Samb, la mère de Badou, aux deux jumeaux issus de l’union d’Assane Tall et de Yacine Ndiaye à Marseille, lorsque le grand-père les lui confie à la fin du roman : « Mais pour Bigué Samb, peu importe qu’ils lui répondent ou non. Elle tient à leur parler, peut-être même à leur raconter de jolies fables de son invention, et il faut plus que leur silence obstiné pour faire dévier de son chemin une femme aussi opiniâtre. » (p. 438).

            Ce goût de la fable est en particulier illustré dans la première partie de l’œuvre prise en charge par Nguirane Faye, via le carnet IV intitulé « La fausse histoire de Ninki-Nanka », « écrit [par le vieillard] d’un seul trait de plume (…) pour [l’] amuser un peu » (p. 143). Tous les procédés de mise en abyme y sont mis en œuvre et un système d’échos est établi entre le récit-cadre et ce carnet. Ainsi, la rencontre entre Nguirane Faye et un voisin, Lamine, narrée dans les premiers carnets est reprise textuellement par celle d’Atou Seck et Omar aux pages 154 puis 166. De même, la guenon et ses petits qui viennent perturber le quotidien d’Atou Seck (figure de Nguirane Faye) sont des figures de Yacine Ndiaye - constamment qualifiée de « guenon » dans le récit-cadre par les habitants de Niarela pour sa laideur, et le mépris qu’elle inspire par les grands airs de Toubab qu’elle se donne – et de ses deux enfants, Mbissine et Mbissane, deux petits singes dans le carnet IV surnommés Ninki et Nanka ; Mbissane-Ninki venant, comme dans le récit-cadre, uriner sur le tapis de prière de son grand-père. On voit ici combien tout est correspondance, jusqu’à la figure du président Diagne, constamment prise à parti par le grand-père qui apparaît ici sous les traits du dictateur Dibi-Dibi. Mais au-delà du pur plaisir fictionnel, que se cache-t-il derrière cette fable cauchemardesque, puisque Atou Seck est à la merci de deux petits singes sauvages dont il est l’esclave ?

 

« Comment peux-tu haïr ton sang[8] ? »

 

            De nombreux passages de l’œuvre font référence aux singes et aux hommes, et c’est dans un tourbillon vertigineux que ces deux figures sont constamment inversées. On l’a vu, Yacine Ndiaye, l’épouse d’Assane Tall, est qualifiée de « guenon » car elle se comporte à Niarela comme une Toubab, ayant perdu tous les repères culturels et linguistiques de ses origines, et choquant les mœurs du quartier et du vieil homme. Ses enfants, fort mal élevés, se trouvent, comme on l’a vu aussi, apparentés à des petits singes qui maltraitent un homme dans « La fausse histoire de Ninki-Nanka ». C’est bien que cette histoire n’est pas tout à fait fausse, et que la fiction et la vérité entretiennent des liens privilégiés. En effet, dans le récit d’Ali Kaboyé (Seconde Partie), ses talents de fou errant et visionnaire lui permettent de déployer tout un jeu de métamorphoses apparemment incroyables : « Ton grand-père m’a choisi pour te raconter la partie la plus improbable et cependant la plus véridique de l’histoire de Yacine Ndiaye et de ses deux enfants » (p. 373). En effet, accomplissant son vœu le plus cher, Yacine Ndiaye, la guenon, sera transformée par le féticheur Sinkoun Camara en Marie-Gabrielle von Bollowsky, une femme blanche aux cheveux bruns et aux yeux verts, ce qui plongera dans la folie ses deux enfants que « personne ne peut (…) approcher car ils s’enfuient aussitôt avec des cris de terreur et montent se cacher dans les arbres » (p. 397)… comme de vrais petits singes. On voit ici comment la fiction est célébrée, mais en quoi elle apparaît aussi comme une revanche, puisqu’un lien peut être établi entre ces métamorphoses et le dialogue entre Rodrigo Mancera et Babouin sur le rocher de Gibraltar, dans le carnet IV qui apparaît comme une digression, mais « n’en est d’ailleurs pas une, à y regarder de plus près », comme le dit si bien Nguirane Faye à propos d’une autre digression au début du roman (p. 37). Dans ce dialogue Babouin, animal anthropomorphe, a tout du stéréotype odieux de l’Africain sous le regard de Rodrigo Macera qui tient les mêmes discours que les touristes de Dakar contre lesquels fulminait Nguirane Faye (p. 43) intéressés seulement par les « petits pagnes perforés que [les Africaines] mettent au pieu. ». La verve de l’auteur se déploie dans ce dialogue qui fustige l’ethnocentrisme et le racisme ordinaire : « Et toutes ces espèces de babouins, enfin presque, ça veut dire quoi ? C’est qu’ils sont quand même drôlement nombreux ! Il y en a combien au fait ? On s’y perd et les méchantes langues disent – lui, Rodrigo Mancera, n’en croit pas un mot, il ne faut pas croire qu’il est raciste, d’ailleurs Babouin est son meilleur ami – que c’est pour ça qu’ils se tapent tout le temps dessus avec des machettes » (p. 192). La sauvagerie n’est donc pas là où on l’attend et le jeu des inversions et animalisations successives dans le roman accomplissent leur mission satirique.

            Et c’est finalement peut-être de cela dont il est question dans l’ensemble du livre, le changement de regard et de point de vue nécessaire et salutaire – comme le prônait Cheikh Anta Diop – afin que Badou, qui vit lui-même comme un esclave dans le pays où il est exilé, évite de tomber dans le miroir des alouettes de la haine de soi. Roman dense, riche et farfelu, dans le bon sens du terme, Les Petits de la guenon pourrait donc bien être aussi un conte d’avertissement pour les lecteurs africains de Doomi Golo… et désormais aussi pour les lecteurs occidentaux.

 


[1] Boubacar Boris Diop, Les Petits de la guenon, Philippe Rey, septembre 2009, p. 310.

[2] Le parallèle avec le roman de cet auteur sénégalais peut également se justifier par le fait que les deux romans traitent, au moins en partie, du rapport à l’exil et à la double culture. Voir notre article sur le roman de Cheikh Hamidou Kane, publié en juin 2008.

[3] Patrice Lumumba est l’une des grandes figures du continent africain, et en particulier de l’indépendance de l’ancien Congo belge (République démocratique du Congo). La pièce d’Aimé Césaire, Une saison au Congo en 1966, lui est consacrée.

[4] Cheikh Anta Diop est un historien et anthropologue sénégalais qui s’est attaché à montrer les apports de l’Afrique subsaharienne à la culture et à la civilisation mondiales. Il a surtout incarné l’opposition institutionnelle au régime de Léopold Sédar Sengor, démocratisant le débat politique au Sénégal.

[5] Voir notre article sur l’essai de Boubacar Boris Diop, L’Afrique au-delà du miroir.

[6]  Ces différents aspects ne seront pas développés dans le cadre de cet article pour des raisons de longueur.

[7] Le terme « glauque » est ici à comprendre en tant qu’absence de clarté, par référence à une couleur un peu trouble. Pour Michel Tournier, dans un article paru dans Le Monde en 1972, le conte est énigmatique et donc fascinant car il évoque des réminiscences religieuses et littéraires au lecteur qui renvoient à des archétypes.

[8] Boubacar Boris Diop, Les Petits de la guenon, Philippe Rey, septembre 2009, p. 391.

                                                                                                                                                                                                              Analyse

Cent jours, mille collines, un million de morts

Par Ali Chibani

 

« C’est en Dieu, disais-je, qu’il est rétrograde de croire de nos jours, mais moi je suis le diable, en moi il est permis de croire. »

Dostoïevski, Les Frères Karamazov.

 

« Mais le monde est un désert, la folie l’a transformé en ossuaire. »

Tahar Djaout, Le dernier été de la raison.

 

 

     
Boubacar Boris Diop a été invité par Fest’Africa à participer, avec une dizaine d’autres écrivains, à un voyage de deux mois au Rwanda. Prenant part à une « réflexion sur le génocide de 1994 », Murambi, le livre des ossements
[1] veut comprendre l’insensé, saisir les raisons d’une horreur impensable. L’auteur y dresse des portraits des victimes mais aussi des bourreaux des milices Interahamwe. Chacun d’eux représente un point de vue et une expérience particulière dans le processus d’extermination des Tutsi qui a duré plus d’un mois. L’écrivain sénégalais, Boubacar Boris Diop, relate donc différents témoignages qui s’interrogent sur l’organisation d’un tel crime, sur le rapport à la mémoire au Rwanda dans un récit volontairement réaliste.

 

Le soudain effacement des habitudes

             Le récit s’ouvre sur les impressions de Michel Serumundo. Propriétaire d’une vidéothèque au marché de Kigali, son attention est attirée par une situation inédite dans les habitudes des gens : « Il faut dire qu’il n’y avait pas eu beaucoup de clients au cours de la journée, ce qui est plutôt surprenant à cette période du mois. » (p. 11) Des comportements répétés depuis plus de neuf ans se sont brusquement interrompus. Dès lors, le rapport du personnage à l’espace change et devient un signe précurseur du désordre et de l’anarchie des comportements humains qui vont suivre. En effet, l’espace perd ses repères habituels pour en gagner d’autres. Alors que « [l]a gare routière du marché était quasi déserte » (p. 14), Michel Serumundo remarque : « Pourtant, je ne me souviens pas d’avoir vu des militaires à cet endroit en dehors des heures d’affluence. » (p. 14) La fin d’un modèle organisationnel cède sa place à un autre. La routine d’un marché très fréquenté est interrompue. S’instaure alors « [l]a tragique routine de la terreur. » (p. 58) Le génocide, considéré par ses acteurs comme un « travail », est planifié et mené avec application : « En ces premières heures de massacres, les Interhamwe me surprennent par leur application et même une certaine discipline. » (p. 47). Tous les personnages de l’œuvre insisteront sur cette étrange alliance de l’ordre et du chaos pour une économie de la force malfaisante en vue de faire un maximum de victimes : « L’idée qu’elle [Theresa Mukandori, amie de Jessica] peut désormais être tuée à n’importe quel moment par n’importe qui lui paraît extrêmement bizarre. Leurs hommes de paille ont réuni les généraux et commandants de l’armée : “Muhere iruhande.” Littéralement : “Commencez par un côté.” Quartier par quartier. Maison par maison. Ne dispersez pas vos forces dans des tueries désordonnées. Ils doivent tous mourir. » (p. 37) Si les habitudes des Rwandais semblent complètement perturbées au point de rendre nécessaire, comme nous allons le voir plus bas, la constitution de nouveaux repères et l’établissement d’une nouvelle définition de l’humanité, le crime qui se déroule aux pays des Mille Collines n’altère en rien les rituels du monde qui connaît ses priorités : « La Coupe du monde de football allait bientôt débuter aux Etats-Unis. Rien d’autre n’intéressait la planète. » (p. 19)

            Mais le nouvel ordre est rapidement discrédité par le renversement des hiérarchies. Les chefs, les « têtes pensantes » du génocide, perdent rapidement leur autorité au profit des leaders des Interahamwe. La milice est en fait un corps dirigé par les pieds : « Le préfet a été scandalisé par tant d’audace. Il a voulu gifler le chef et celui-ci lui a saisi la main au vol, l’a tordue et l’a ramenée dans son dos. Puis il est resté comme ça pendant quelques minutes en traitant le préfet de tapette. » (p. 110) Pour Boubacar Boris Diop, il convient de souligner l’annihilation complète du sujet au sein des milices génocidaires. Ces dernières réagissent aux ordres tels les chiens. Un milicien pense : « Si le chef me dit : “Aloys, vas-y”, ce type [le préfet] est mort. » (p. 109) Quand le sujet interahamwe n’est pas annihilé, il se détourne lui-même de l’humanité afin de s’enfermer dans la logique et la fièvre meurtrières qui l’ont gagné. Faustin Gasana, chef des milices, préfère ainsi fuir son émotion face à la peur de son ancien ami : « Il [Alphonse, tenancier tutsi du restaurant Le Royal] refuse que je paie, mais j’insiste. Il a alors ce pauvre sourire qui me perturbe légèrement, je dois l’avouer. Je me dépêche de sortir. » (p. 35-36). Dans le monde du génocide et de l’après génocide, la perte des repères est totale. Tout se brouille, à commencer par l’espace du corps : « … je fais bouger mes mains et mes pieds parce que cela me paraît bizarre qu’ils soient encore à leur place et tout mon corps me semble une hallucination. » (p. 222) D’un point de vue temporel, les protagonistes vivent dans le hors-temps des traumatisés : « Ces jours cruels ne ressemblaient à rien de connu. Tissés d’éclairs, ils étaient traversés par tous les délires. Cornelius en était conscient, il ne réussirait jamais à dompter ce tourbillon, ses fortes couleurs, ses hurlements et ses furieuses spirales. » (p. 226) L’altération du rapport au temps et à l’espace, pendant et après le génocide, se poursuit dans l’altération du rapport à l’identité qui est, elle-même, un déplacement significatif de l’annihilation du sujet, qu’il soit bourreau ou victime : « Ce que toute cette période de ma vie m’a appris, c’est ce qui nous différencie des autres : personne ne naît Rwandais. On apprend à le devenir. » (p. 66) Il n’est pas surprenant de voir ce déplacement d’un espace-temps vers un autre atteindre son point nodal dans la définition du « vivant » et du « mort ». De nombreux passages de Murambi attestent d’un croisement de ces deux états. Nous en avons relevé quelques-uns qui placent les morts dans la présence et les vivants dans l’absence : « Elle se dirigeait tout droit vers l’une des soixante-quatre portes de Murambi et se tenait au milieu de la salle, devant deux corps emmêlés : un homme serrant contre lui un enfant décapité. » (p. 223), « Elle-même, était-elle morte ou vivante ? » (p. 228), « … après une histoire pareille, tout le monde était, de toute façon, un peu mort. » (p. 229), « … les morts de Murambi f[ont] des rêves, eux aussi, et […] leur plus ardent désir était la résurrection des vivants. » (p. 229)

            Il reste que jusqu’ici l’auteur, à travers ses personnages, n’explique pas le génocide et ne lui trouve aucun sens. Quand il tente de le faire, il ne peut qu’accuser de nouveau l’habitude, une forme d’habitude suprême cette fois-ci, endémique et devenue atavique qui, bien qu’elle n’explique pas l’horreur, la favorise : « Finalement, ce qui s’est passé il y a quatre ans porte un seul nom : la défaite. Depuis l’époque des Mwami, des inconnus nomment à la tête du pays des chefs qui leur sont dévoués. Cela doit cesser. Alors, Cornelius, si le maître est un esclave, il ne faut pas lui obéir. Il faut le combattre. J’aimerais que tu t’en souviennes, quoi qu’il arrive. » (p. 216) L’injonction, qui fait de la mémoire une devoir, attire notre attention sur l’une des préoccupations majeures des Rwandais, non seulement après le génocide, mais aussi pendant.

 

La mémoire, l’impossible gaieté

             Les premiers à faire référence à la mémoire et à mesurer le poids de sa fonction dans l’Histoire, ce sont les miliciens Interahamwes. Ces derniers, pendant l’exécution du génocide déjà, redoutent toute forme de témoignage : « C’est vrai : si nous n’arrivons pas à éliminer tous les Tutsi, nous serons les méchants de l’histoire. Ils serviront au monde entier des lamentations bien orchestrées et ce sera drôlement compliqué pour nous. » (p. 26-27) D’ores et déjà les victimes sont à l’avant-garde du devoir de mémoire. Elles sont appelées à témoigner, à raconter, pour rétablir la justice et pour que le monde réalise la gravité du crime : « Tu ne peux même pas comprendre que ces quatre-là [des Tutsi qui faisaient semblant d’être morts] vont raconter demain des mensonges dans les journaux ? » (p. 110) Les génocidaires avaient raison de redouter la mémoire de leurs victimes. Ils avaient cependant tort de la réduire à sa plus élémentaire fonction : le témoignage. C’est ce qui ressort des multiples évocations de la mémoire par les victimes.

Pour les victimes directes du génocide, la mémoire est le lien qui peut réunir une personnalité brisée. Elle permet de prendre la mesure de l’épreuve traversée et, en quelque sorte, de prendre conscience du traumatisme vécu. La mémoire est donc le souvenir de la seconde naissance des survivants : « Il prit aussi quelques affaires de sa mère. Tout cela lui permettrait, même s’il [Cornelius] ne savait pas encore comment, de renouer les fils brisés ou distendus de son existence. Il le savait : accepter son passé était le prix à payer pour commencer à retrouver la sérénité et le sens de l’avenir. » (p. 207) Se souvenir n’est pourtant pas chose aisée. C’est même une activité psychique dont les survivants veulent se déprendre tant il est douloureux : « Un peu plus bas, la ville dormait. Cornelius savait pourtant par expérience que c’était, pour les habitants de Murambi, le moment le plus difficile de la journée, celui où les souvenirs amers remontent à la surface. Peut-être avaient-ils, tôt le matin, au coin d’une rue, aperçu l’homme qui avait égorgé sous leurs yeux, quatre ans plus tôt, tous les membres de leur famille. Mais il n’en fallait même pas tant. Il suffisait de bien peu pour raviver les tourments : la couleur ou le dessin d’une robe, un air de musique ou le son d’une voix. » (p. 218) Le souvenir réveille les émotions, les peurs, les voix des victimes. La mémoire réactualise le temps passé et replonge le corps dans le cauchemar du génocide. Sous l’égide du souvenir, les survivants sont toujours torturés : « Toi [Jessica], tu ne connaîtras jamais la tranquillité. » (p. 100) En plus de cela, la mémoire menace les liens sociaux, neufs et encore fragiles, tissés par les Rwandais au lendemain du génocide.

Les différents témoignages des personnages de Murambi font de la mémoire l’antithèse de la gaieté. Quand les trois amis (Cornelius, Jessica et Stanley) ne pensent plus aux premières manifestations du génocide dont ils ont failli être victime dans leur enfance, ils réussissent à vivre des moments de joie : « Cornelius retrouva dans leur gaieté leur complicité de jadis. Il éprouva en un éclair, et pour la première fois depuis son arrivée, la veille, le bonheur d’être dans son pays. » (p. 64) Pour Cornelius, « [l]’instant où, dans la bananeraie, il retenait son souffle en compagnie de Jessica et Stanley formait une tache sombre dans sa mémoire. » (p. 61) Aussi la mémoire est-elle perçue comme une ennemie, comme une menace qu’il faut absolument taire : « Tous trois se regardèrent. Jusqu’à cet instant, ils avaient réussi à tenir en respect leur mémoire. » (p. 56) Cornelius, après avoir appris que son père, le docteur Joseph Karekezi, a élaboré l’extermination des réfugiés de Murambi, doit d’ailleurs faire devoir de mémoire – sa mère et ses frères comptent parmi les victimes – et assumer sa tragique filiation.

Le désir d’étouffer la mémoire se manifeste de différentes manières. La première en fait un secret, voire un tabou : « Dans cette affaire, chacun a ses secrets. Garde les tiens pour toi, Mataf. » (p. 205). La seconde réside surtout dans l’absence de « trace » du génocide : « Il était stupéfiant pour Cornelius de constater que les événements de 1994 n’avaient laissé nulle part de trace visible. » (p. 67). Comme s’il s’agissait d’un événement définitivement clos et sans répercussion sur le présent. Cornelius, revenu de Djibouti où il s’est longtemps exilé, « … dévorait la ville des yeux, espérant saisir par intuition la relation secrète entre les arbres immobiles au bord de la route et les scènes de barbarie qui avaient stupéfié le monde entier pendant le génocide. » (p. 54) L’espace est silencieux, la ville a effacé ses séquelles. Il est impossible de penser qu’un peuple entier a été soumis ici à une tentative d’extermination. Il existe néanmoins des lieux de mémoire. L’école de Murambi en est un. Les génocidaires ont rassemblé là trente à quarante mille Tutsi et les y ont massacrés. Leurs os sont toujours exposés : « On m’a dit qu’à Murambi les victimes avaient été enterrées, puis exhumées, fit Cornelius. » (p. 189) Cette forme de mémoire volontaire est détournée pour être interprétée comme la continuité de la vie. Loin de réduire les morts de Murambi à de simples témoins, Cornelius voit dans leur exhumation au grand jour une façon de rétablir la justice en rendant les morts à la vie : « Certains disaient : il faut leur donner une sépulture décente, ce n’est pas bien d’exhiber ainsi des cadavres. Cornelius n’approuvait pas cette façon de voir. Le Rwanda était le seul endroit au monde que ces victimes pouvaient appeler leur pays. Ils avaient encore envie de soleil. Il était encore trop tôt pour les rejeter dans les ténèbres de la terre. » (p. 187). La notion de témoignage n’est pas totalement absente. Ces victimes rappellent à l’humanité ses faillites : « Au moment de périr sous les coups, les suppliciés avaient crié. Personne n’avait voulu les entendre. L’écho de ces cris devait se prolonger le plus longtemps possible. » (ibid.)

Ce qui est redouté, c’est surtout la mémoire involontaire tant elle peut se manifester en dehors des espaces-temps choisis. Un témoignage du vieux Siméon illustre cette peur : « Ne te fie pas aux apparences. On essaie d’oublier, mais parfois ça remonte avec force. Personne n’y peut rien. » (p. 72) L’anarchie de cette forme de mémoire influe sur la vie des personnages : « Par fragments disparates, les scènes du passé et du présent se croisaient dans sa mémoire. Il sentait à quel point il lui serait difficile de mettre de l’ordre dans sa vie s’il n’aimait pas cette idée. » (p. 61) Les survivants sont tourmentés par les incessants et incontrôlables retours du passé : « Lointains ou récents, des souvenirs se bousculaient dans son esprit, refusant de le laisser en repos. Il se croisaient, se frôlaient et se heurtaient parfois avant de se dissiper lentement. » (p. 309) Ni la mémoire volontaire, ni la mémoire involontaire n’aident à comprendre l’impensable crime. Encore une fois, c’est la pratique génocidaire qui est reconstituée : « Sur un corps, il vit des bouts de tresse ; sur un autre un morceau de tissu vert ; un squelette était replié sur lui-même comme un fœtus : quelqu’un qui avait dû se résigner à sa mort sans oser la regarder dans les yeux. Un crâne isolé dans un coin le frappa vivement. La victime – sans doute un colosse de son vivant – avait eu le nez tranché avant d’être décapitée. Un trait sombre, légèrement incurvé, représentait la bouche. » (p. 188) L’échec de la mémoire à donner un sens au génocide amène Cornelius à consulter l’histoire de son pays. Le même échec se répète : « Je me suis remis à étudier l’histoire du Rwanda. Pourtant, je n’y ai trouvé aucune réponse. » (p. 88)

La mémoire est néanmoins appelée à participer à la fondation d’une nouvelle nation rwandaise. Dans l’idéal, elle serait lavée de la colère et de la haine, lavée du désir de vengeance et de violence. À la fin du génocide, les survivants tutsi ont bien été tentés par la revanche. Siméon intervient pour avertir les siens contre eux-mêmes. Son élocution se base surtout sur la mémoire : « Ils voulaient tout casser. Siméon s’est adressé à eux : “Quand j’étais jeune, c’est ainsi que les choses ont commencé. Après avoir détruit cette maison, vous allez rentrer chez vous. En chemin, certains diront : ici habite un Hutu, pour nous venger prenons ses biens et tuons ses enfants. Mais après, vous ne pourrez plus vous arrêter pendant des années. Je veux vous dire ceci : vous avez souffert mais cela ne vous rend pas meilleurs que ceux qui vous ont fait souffrir. […] Maintenant, rentrez chez vous et réfléchissez : il y a un moment où il faut arrêter de verser le sang dans un pays. Chacun de vous doit avoir la force de penser que ce moment est arrivé… » (p. 208) Le vieux Siméon est lui-même l’incarnation de cette mémoire fondatrice du nouveau Rwanda. Celle-ci est originale en ce qu’elle se sépare de son contenu. Elle se définit comme une mémoire qui pardonne pour se détacher de ce qui l’a fondée. Les germes du nouveau monde promis sont donc issus plus précisément de ce pardon. Et comment faire autrement quand on pense que « [c]’était peut-être absurde de la part des victimes de clamer si obstinément leur innocence. » (p. 88) Siméon Habineza est aussi la figure de l’aînesse, la figure tutélaire positive, qui porte le message de la vérité sur l’humanité : « À présent que je suis au Rwanda, je vais poser toutes ces questions à Siméon Habineza », songea-t-il [Cornelius]. Il n’avait pas peur de la vérité, il était revenu pour la connaître. » (p. 88) La figure de ce vieillard se confond avec celle de l’ancêtre. Toutes les deux se meuvent dans l’éternité. Seulement, Siméon est un nouvel ancêtre, un nouveau départ. D’ailleurs, son nom coïncide souvent avec l’évocation des liquides, sang et eau, symboles de la dissolution et de la régénérescence. Quand Cornelius le voit, il pense au lac Mohazi. Siméon rejette les sagesses ancestrales. Pour lui, elles ont fait preuve de leur faillite puisqu’elles n’ont pas pu empêcher le génocide. Il propose donc une nouvelle sagesse comme pilier central à la réalisation de l’idéal d’un Rwanda réconcilié avec lui-même. Cette sagesse, il l’exprime avec des images éternelles : « Tu dois être comme le voyageur solitaire, Cornelius. S’il s’égare, il lève la tête vers le ciel et les arbres, il regarde dans toutes les directions. Pourtant, le voyageur aurait pu se dire en se baissant vers le sol : je vais interroger le sentier, lui qui est à cet endroit depuis si longtemps doit pouvoir m’aider. Or il ne lui montrera jamais la voie à suivre. Le chemin ne connaît pas le chemin. » (p. 211)

La figure de Siméon tranche avec une autre figure, tout aussi tutélaire. Nous voulons parler du père de Faustin Gasana, le leader des miliciens. C’est un homme qui a rompu avec toute forme de sagesse et dont la mémoire est chargée de haine. De la bouche de son propre fils, il est pourri de l’intérieur : « Je supporte de moins en moins sa mauvaise haleine. Il faut dire que ça ne va pas très fort non plus du côté de son estomac. » (p. 27) Ce père, qui incite son fils à avoir la main sévère pendant le « travail », représente le Rwanda dominé par la haine. Il est la figure de l’ancien monde qui rend son dernier souffle lors du génocide : « Penser l’impensable. L’haleine fétide du père. Le père qui n’en finit pas de mourir. Tout le temps en train de mourir et de chasser quelqu’un de sa maison. » (p. 32) Faustin tient un discours très saccadé, marqué par des répétitions qui rendent la lecture pesante, hargneuse presque. Cela nous invite à porter notre attention sur l’esthétique du texte et sur le  travail littéraire de l’auteur.

Avant d’entamer notre dernière partie, nous devons informer le lecteur sur le premier projet de Cornelius. En revenant dans le pays natal, il compte d’abord monter une pièce de théâtre sur le génocide. Il abandonne son idée artistique avec la découverte de la réalité « indicible » de la souffrance rwandaise. Cornelius incarne-t-il l’auteur et met-il au jour l’orientation de ses projets littéraires ? Bien qu’il nous soit difficile de répondre définitivement à cette question, il nous semble légitime de fonder notre lecture, au moins partiellement, sur cette possibilité.

 

Une contre-poétique de l’humanité.

            Revenons à l’extrait cité ci-dessus : « Penser l’impensable […] chasser quelqu’un de sa maison. » (p. 32) Nous remarquons qu’il se construit avec des phrases toujours incomplètes. Le vide laissé par l’ellipse du sujet, du verbe et/ou du complément est comblé par les différentes figures de la répétition comme la dérivation « penser », « impensable », l’anadiplose avec le substantif « père », d’une part, et le verbe « mourir », d’autre part. Tout cela est déclaré dans un rythme ascendant et entraînant où l’émotivité domine. Les variations du style adopté par l’auteur nous interpellent tout autant que la structure étudiée du roman qui élit le genre pictural du portrait. En effet, elles désignent l’écriture littéraire comme un travail, l’autre travail, celui qui traduit et contrebalance le « travail » des génocidaires. En effet, la question qui hante Murambi est criée par tous les personnages : comment écrire le génocide ?

Nous nous voyons contraints de revenir au bouleversement des habitudes dont il a été question dans notre première partie. Boubacar Boris Diop fait la même expérience dès son arrivée au Rwanda. L’écriture de cet ouvrage doit-elle répondre aux fonctions et aux exigences romanesques habituelles ou, au contraire, bousculer les habitudes de lecture ? Quand Stanley lui demande : « qui nous revient au pays ? », « Cornelius songea que c’était une façon peu habituelle mais en définitive très intéressante de poser son problème. » (p. 52) L’écriture de Murambi pose le problème du génocide de manière « peu habituelle » pour un roman. Il y a d’abord ces portraits qui donnent la parole aux victimes du génocide et aux bourreaux. Une attention particulière est dédiée au retour de Cornelius au Rwanda. L’enfant prodigue représente le point de vue externe qui est peu à peu pris dans le tourbillon de la réalité du crime. Et s’il abandonne son idée de présenter une pièce théâtrale sur le génocide, c’est qu’il a pris conscience de l’échec annoncé de la fonction fabulatrice à rendre compte de l’inouï. Le génocide dépasse par sa réalité les cadres de la fiction, incompétente et impuissante à mettre en images ce qu’on peine à admettre comme conception du cerveau humain. Les repères sont ici aussi brouillés entre réalité et fiction et ce sont nos habitudes de croyance qui se retrouvent face au défi et au dilemme d’intégrer « l’impensable ».

A la lecture de Murambi, il semble que l’extase ne résolve rien car elle ne peut pas nous couper de la réalité du génocide. Ainsi, tous les personnages s’obstinant à apaiser leur âme par la quête de l’oubli se détruisent. C’est le cas de Mataf, grand consommateur d’alcool, et de Jessica interpellée par Cornelius : « Tu devrais fumer moins, Jessica. Tu es en train de te détruire. » (p. 83) L’alcool et la cigarette sont des métaphores d’une imagination stimulée pour s’évader. L’évasion est justement ce que se refuse l’auteur de Murambi qui veut appeler un chat un chat : « Tout chroniqueur pouvait au moins y apprendre – chose essentielle à son art – à appeler les monstres par leur nom. » (p. 227) Il existe une réprobation explicite du « symbole » dans cette œuvre. Siméon détrompe Cornelius en lui disant que son récit sur « les chiens » des charniers n’est pas une métaphore mais une réalité vécue. La symbolique est quasi inexistante. Elle meurt dès sa naissance : « Un oiseau se glissa entre les arbres et son cri bref se perdit presque aussitôt dans la nuit. Au loin, une meute de chiens accompagnait de ses aboiements le passage d’une automobile. Les phares de la voiture illuminèrent un instant un coin d’horizon vers le nord, puis tout redevint sombre. » (p. 218) Le symbole est ici incarné par l’oiseau et la voiture en mouvement rapide et bref comme le prouvent les termes que nous soulignons. La fabulation, « les phares de la voiture », ne porte pas loin et l’extase, « le nord », est vite rattrapée par le souvenir du génocide. Ce court passage cède rapidement la place au récit de la mémoire qui ne cesse de s’étirer.

L’enracinement du récit dans les charniers de la réalité construit une contre-poétique de l’humanité dont la visée essentielle est l’exposition. L’écriture par son réalisme et son dépouillement devient en quelque sorte un musée anthropologique du génocide. On y apprend à voir notre propre inhumanité, à interroger les limites de notre barbarie et à nous demander jusqu’où l’ambition et la jalousie peuvent nous mener. Les bourreaux et les victimes ont le même visage : « En fait, c’est peut-être seulement au cinéma que les tueurs ressemblent à de vrais tueurs. » (p. 148) En ne cédant pas à la symbolisation, l’auteur refuse d’embellir la souffrance des victimes. Mataf s’est caché sous des cadavres pour sauver sa vie. Il a bu malgré lui le sang qui coulait d’eux. Il exprime ses sentiments dans une diatribe réaliste qui n’épargne pas les poètes : « … j’ai continué à barboter dans leur sang. Tu sais, ce n’est rien, le sang, les poètes ont fini par le rendre presque beau. Verser son sang pour la Patrie. Le sang des Martyrs. Tu parles. Cela ne dit rien, Cornelius, de l’urine et des excréments répandus par terre, des vieilles femmes qui courent toutes nues, du bruit des membres que l’on fracasse et de tous ces regards hallucinés, des gaillards qui se servent des blessés comme boucliers contre les machettes, cela ne dit rien de tous ces malheureux qui se méprisent si fort entre eux qu’ils ne songent même pas à haïr leurs bourreaux… » (p. 220) On le voit bien ici : l’extase se confond avec l’exaltation de la mort. Ce type de célébration est indécent dans le cas du Rwanda.

Une autre explication, dont nous donnerons un rapide exposé, peut être apportée à la plongée du récit dans le réalisme cruel et crû au dépens de la fabulation. La superstition a été mise au service du génocide et elle a été impuissante à éveiller chez les génocidaires un tant soit peu d’humanité. La fabulation exalte la haine des Interahamwe qui ont rapidement élevé le président défunt Habyarimana, dont l’avion a été abattu, au rang de héros légendaire[2] :

 

-         Savez-vous que l’avion est tombé sur le gazon de son jardin ?

[…]

-         Ça, c’est un vrai signe de Dieu. (p. 15)

 

La fonction fabulatrice a aussi participé à la réification des Tutsi : « Il les appelle toujours “ils” ou les “Inyenzi”, littéralement les “cancrelats”. » (p. 26) Et c’est la même fonction qui va transformer les génocidaires en figures d’autorité : « Ma Pajero de fonction, flambant neuve, doit impressionner[3] pas mal de monde dans ce quartier pauvre où je suis né. » (p. 34) L’insuccès de la fabulation à offrir à l’espace social un univers de valeurs protectrices culmine dans la mort du mythe fondateur. Le nom d’Imana a subi l’agression du colonialisme avant d’être achevé par les Interahamwe, excluant ainsi les victimes du monde car « le monde appartient à ceux qui donnent un nom à Dieu. » Un milicien confirme cette mort : « Une vieille nous a dit : “Mes enfants, laissez-moi prier une dernière fois.” Une petite vieille toute ratatinée. C’est fou, le nombre de personnes qui demandent depuis hier à prier avant de mourir. Notre chef a répondu à la vieille, d’un air faussement étonné : “Ah ! maman, ne le savais-tu donc pas ? Nous avons passé la nuit au ciel et là-bas nous nous sommes battus jusqu’à l’aube contre le Dieu des Tutsi ! Nous l’avons tué et maintenant c’est votre tour.” D’un seul coup de machette, il lui a envoyé la tête au diable. » (p. 108) En revanche, les meurtriers sont déifiés. Mataf se souvient : « … je les ai entendus les supplier, au contraire. Les Interahamwe étaient vêtus de guenilles, ils puaient de la mauvaise bière, mais c’étaient des dieux, car ils avaient le pouvoir de tuer, personne n’était capable de les empêcher, et il fallait voir leurs victimes aux faces émaciées leur ouvrir les bras dans un geste d’amour désespéré ! » (p. 221)

Le réalisme vient rétablir la vérité et briser ce faux miroir : « J’ai l’impression de revivre une scène des temps anciens, de ces temps où on exaltait la bravoure du guerrier avant le combat. […] Je ne vais pas à la guerre. Je ne cours aucun risque. À Kibungo comme dans le reste du Rwanda, nous allons juste aligner les Tutsi aux barrières et les tuer. Ce sera chacun son tour. » (p. 33) La fin d’un mythe déshumanisant assure la possibilité de croire de nouveau en l’humanité, tout en reconnaissant, toujours par réalisme, que le Mal dispose d’une force de frappe plus puissante que celle du Bien dont « les braves gens » sont l’icône : « C’est cela qui est terrible : on ne peut rien faire. Ça prendrait une vie entière. Nos journées sont si courtes et les tueurs ont tellement plus d’énergie que les braves gens ! » (p. 86) De la sorte, le réalisme délimite le champ d’expression des deux pôles constitutifs de la personnalité humaine et de l’Histoire.

Le réalisme de Murambi. Le livre des ossements se confirme dans les références à l’actualité et aux polémiques politico-médiatiques. Boubacar Boris Diop, farouche ennemi de la Françafrique, n’a de cesse d’interroger le rôle joué par la France officielle dans le génocide rwandais et la protection des génocidaires. Il dénonce également l’échelonnement des crimes en génocides méritant la Une des journaux et génocides à passer sous silence. Cela se manifeste notamment à travers la comparaison de la Shoah avec le génocide rwandais. L’auteur n’hésite pas à faire référence à la sélection des mémoires et à l’incohérence de la morale qui condamne, justement, les révisionnistes et négationnistes d’un génocide et tolère, voire applaudit, les colporteurs de la folles théorie des « génocides croisés[4] » : « ... reparlons un peu des cent jours du Rwanda, il n’y a pas de génocide sans importance, le Rwanda, non plus, n’est pas un point de détail de l’histoire contemporaine. » (p. 224)


[1] Boubacar Boris Diop, Murambi. Le livre des ossements, Paris, Éditions Stock, 2000.

[2] Une autre légende auréole d’autorité Paul Kagamé, le dirigeant des FPR : « Dans l’une des versions, le gosse aurait attendri et même fait rire nos gars en leur jurant : « Je ne serai plus jamais tutsi. » On dit aussi qu’au moment où démarrait notre car, quelqu’un a aperçu l’enfant et a fait signe au chauffeur de s’arrêter. Celui-ci aurait alors refusé de perdre son temps pour un petit bout d’homme. Chaque variante a ses inconditionnels. » (p. 28)

[3] Nous soulignons.

[4] Cette théorie, dont des hommes politiques français – à leur tête M. Dominique de Villepin – sont devenus des champions, n’innocente pas les Interahamwe mais élève les crimes de guerre du FPR au rang de génocide pour justifier l’ambiguïté de la position française de l’époque.

Analyse

Jeu de piste pour une œuvre caméléon

Par Virginie Brinker

 

 



            
Kaveena
, roman de Boubacar Boris Diop publié en 2006 aux Editions Philippe Rey, est un roman dense et protéiforme. Rédigé à la première personne par Asante Kroma (le Colonel Kroma), chef de la police politique, « flic de l’ombre » pour lequel « traquer les gens et les tuer – parfois en sachant qu’ils sont innocents – ce n’est pas un job facile[1] » (p. 12), le roman conte comment le viol et le meurtre de Kaveena, fillette de six ans, a déclenché un véritable incident diplomatique entre N’Zo Nikiema, le Président, et le véritable homme fort du pays, Pierre Castaneda. Cet ancien administrateur colonial français, patron d’une société minière, la Cogemin, ministre d’Etat sans portefeuille, « dirige en sous-main un pays supposé indépendant », avec « cette mentalité typique de l’occupant, conscient de représenter chez un peuple soumis une race et une nation supérieures » (p. 25). Incident diplomatique de la plus haute importance, puisqu’il mettra le feu aux poudres, déclenchant une véritable guerre civile dans tout le pays.

 

Une œuvre caméléon

            Kaveena se donne d’abord à lire comme un roman policier, puisque le texte s’ouvre sur la découverte, par le colonel Kroma, du corps du président N’Zo Nikiema dans une petite maison de Jinkoré, et plus exactement dans l’atelier d’une artiste peintre du nom de Mumbi Awele. L’intrigue policière est dès lors lancée : « Je me demande surtout ce que je vais bien pouvoir faire du corps de Nikiema. Je n’en ai aucune idée. Je décide de poursuivre secrètement l’enquête, à toutes fins utiles » (p. 13). Suivant la progression de l’enquêteur dont il épouse le point de vue, le lecteur découvrira donc progressivement les liens qui unissent Mumbi Awele et Nikiema via des carnets éparpillés par le dictateur avant sa mort, puis apprendra, à la page 68, que Kaveena est en fait la fille de Mumbi Awele, et que cette dernière couchait aussi bien avec le dictateur qu’avec Pierre Castaneda (p.203)… On voit ainsi comment l’intrigue est perpétuellement relancée par une série de rebondissements, de révélations, caractéristiques du genre du policier. Par ailleurs, les va-et-vient temporels entre différentes époques miment les tâtonnements de l’enquête que le lecteur suit pas à pas, jusqu’à ce que son attention soit focalisée sur le personnage de Mumbi, l’artiste-peintre, véritable pièce-maîtresse du puzzle, qui se trouvera à la fin du roman, à la fois victime et bourreau, en possession des têtes tranchées de ces deux amants, les deux hommes forts du pays impliqués, de près ou de loin, dans le meurtre de sa petite fille. Toutefois, le genre policier, et les stéréotypes télévisuels ou cinématographiques qu’il génère ou véhicule, est souvent mis à distance dans le roman. Ainsi le tunnel du souterrain creusé par Nikiema, véritable bunker où il s’est réfugié pendant la guerre civile, et au bout duquel l’attendent les hélicoptères de Pierre Castaneda, avec leurs pilotes aux « grosses lunettes noires » et aux « affreux tatouages aux avant-bras » qui « mâchaient tout le temps du chewing-gum » apparaissent tout droit sortis d’un « film d’action américain » (p. 29). Par ailleurs, l’agent du colonel Kroma assoiffé de torture, Mike, « a trouvé ça [son nom] dans une série américaine » (p. 51), et lorsque Kroma découvre un quatrième protagoniste sur la vidéo du meurtre de la petite Kaveena, on peut lire : « C’était juste comme à la fin d’un roman policier : l’enquêteur, toujours plus malin que les autres, tire plusieurs fois sur sa pipe et livre la clef de l’énigme. » (p. 62). Ces commentaires ironiques mettent donc le genre à distance, d’autant que le meurtre de Kaveena, n’est pas banal. Il est pleinement symbolique et ne saurait apparaître comme un motif-prétexte classique à une enquête policière. En effet, les citations sont nombreuses qui dénotent son caractère d’exception : il est « de tout ses crimes, le seul qui lui [Pierre Castaneda] fît encore honte » (p. 48), même chose pour Nikiema qui le condamne comme un acte odieux : « Je suis aussi sanguinaire qu’on veut mais je n’en suis pas à tuer les petites filles sans savoir ni pourquoi, ni où, ni quand » (p. 231). C’est que le meurtre de cette enfant est une allégorie, celle de l’innocence sacrifiée sur l’autel de la perversité du pouvoir. Le sexe de l’enfant n’est d’ailleurs pas indifférent au sens où il contribue à renforcer l’innocence et la pureté de la victime, là où Les P’tits gars (les enfants soldats de Castaneda) incarnent une enfance perdue, dépravée et atrocement meurtrière. Peut-être peut-on aussi, en creusant le sillage symbolique, considérer Kaveena comme une figure du continent africain, dépecée par les intérêts politiques et économiques étrangers. En effet, Kaveena n’est-elle pas la figure de ces enfants qui meurent sur les écrans télévisés de l’Occident, victimes du libéralisme sauvage, dans la plus grande indifférence ? : « Après tout, dans le monde comme il va, l’assassinat d’une fillette d’origine modeste peut tout au plus émouvoir les âmes sensibles pendant quelques jours. Passé ce bref moment de compassion qui préserve l’indéniable valeur humaine de la tragédie – même de famille pauvre, une enfant comme Kaveena n’est tout de même pas une petite chienne, on parle de sa mort dans la presse – celle-ci perd peu à peu toute réalité. Un petit corps a disparu de la surface de la terre mais rien n’est arrivé nulle part. On peut le regretter, mais c’est un fait. » (p. 59).

C’est que, bien au-delà du roman policier, Kaveena nous apparaît comme un apologue, une fable politique aux morales multiples. Kroma entreprend de conter son enquête, « partager avec qui le veut bien cette fable où se côtoient des petites frappes, des femmes fatales et des grands blessés de la vie », « surtout pour demain » (p. 13). Il y a donc leçon(s) à tirer du meurtre et de l’affrontement des deux hommes, comme en témoigne par exemple l’une des maximes que l’on peut glaner ici ou là dans le roman : « Plus ces messieurs veulent être puissants, plus ils ont secrètement envie de se détruire. C’est un couple infernal : volonté de puissance et désir d’autodestruction » (p. 18). Kaveena, fable politique, dénonce ainsi le néocolonialisme, les compromissions des Indépendances, les mascarades de la décolonisation, la Françafrique (autant de thèmes chers à l’auteur), la fiction n’étant jamais qu’un miroir (à peine grossissant) du réel et N’Zo Nikiema jamais que l’ami de Mobutu Sese Seko - « léopard de pacotille avec sa toque ridicule, une vraie honte de l’Afrique » (p. 35).

            Mais la veine polémique de l’œuvre emprunte les voies d’un autre genre qui innerve le roman, celui de la confession. En effet, au sein du récit-cadre du colonel Kroma, se trouvent enchâssées et reproduites en italique les lettres de Nikiema à Mumbi Awele. L’ancien dictateur se livre intus et in cute, pour reprendre la célèbre formule des Confessions de Rousseau : « J’ai rarement tué pour le plaisir » (p. 82). L’enjeu de ces confessions est d’admettre un certain nombre de crimes accomplis avec la complicité de Pierre Castaneda qui l’a placé au pouvoir de l’Etat au moment de l’Indépendance, faisant de lui un véritable fantoche – crime parmi lesquels les massacres de Warela et de Mirindu (p. 70), le meurtre de son ami d’enfance, Abel Murigande (p. 74 et suivantes), puis l’assassinat politique de Pietro de Souza (p. 145) – tout en niant absolument sa responsabilité dans le meurtre de la petite Kaveena. Comme chez Rousseau, les confessions apparaissent donc aussi comme un plaidoyer : « Je déraille, comme qui dirait. Mais avec toi, je peux me permettre. Tu es aujourd’hui la seule personne qui compte pour moi. Si je réussis à trouver des mots assez forts pour te convaincre que je ne suis pas un meurtrier d’enfant, je pourrai partir en paix. » (p. 99).

Kaveena est donc un roman riche, foisonnant, empruntant à plusieurs genres, parmi lesquels le policier, la fable et les confessions, mais il est aussi caractérisé par un dispositif énonciatif, à la fois déroutant et jouissif pour le lecteur.

 

Polyphonie et polysémie : un jeu de (fausses) pistes

            Dans Kaveena, du fait du récit à la première personne et de la visée argumentative de l’œuvre, nombreuses sont les adresses directes au lecteur. Ces adresses ont pour rôle apparent de baliser le texte et permettre de mieux suivre l’enquête, de progresser pas à pas dans ce texte dense : « Avant d’aller plus loin, j’aimerais donner ce conseil au lecteur » (p. 16), « je tiens à le signaler entre parenthèses à mon lecteur » (p. 93). Par ailleurs, les nombreuses prolepses sont soulignées, comme autant de fils à tisser entre plusieurs pièces du puzzle : « comme on le verra plus loin, le défunt était de la famille royale de Nimba » (p. 26), « je ne me doutais naturellement pas à cette époque qu’elle [Mumbi] serait aujourd’hui si présente dans ma vie » (p. 53), « Il n’est pas excessif de dire que la petite cassette a changé du tout au tout l’histoire récente de notre pays. Elle continue d’ailleurs à peser sur son évolution, comme on s’en apercevra plus tard » (p. 61). C’est qu’en effet, le texte répond à un processus de tissage complexe car, par delà le récit enchâssé et les brouillages temporels déjà énoncés, l’œuvre apparaît comme véritablement polyphonique.

Les lettres de Nikiema qui émaillent le récit du colonel Kroma, tissent avec le récit-cadre des liens étroits. Tout se passe par moment comme si les voix des deux narrateurs se répondaient, ce qui accentue le brouillage. Ceci est visible par exemple aux pages 89-90. Alors que Kroma évoque pendant la guerre civile le cas d’un soldat de l’armée de Nikiema « sort[ant] de sa cachette en brandissant d’un air craintif un petit drapeau blanc », quelques lignes plus loin, la lettre de Nikiema semble poursuivre ce récit : « Il était ventripotent comme un personnage de bande dessinée, grotesque avec ses yeux effrayés. Un lâche. C’était sûrement un de ces types qu’on m’obligeait à nommer officiers. ». Ces voix qui se mêlent s’apparentent également à un dialogue des consciences. Les deux narrateurs entretiennent bien des relations, dans le crime certes (« Nous avons bien mérité lui [Nikiema] et moi [Kroma], ce qui nous arrive aujourd’hui » (p. 161)), mais aussi dans leurs rares moments de fragilité. Alors que Kroma tente parfois de se glisser dans la conscience de Nikiema à la lecture des carnets pour mieux élucider son meurtre, une forme d’affinité se crée, si bien qu’il finit par être persuadé de son innocence : « Je ne veux pas que nous nous quittions sur un malentendu, Mumbi. Tu haïssais N’Zo Nikiema. Moi, non. Il m’est même souvent arrivé de penser que tu es injuste envers lui. », peut-on lire à la fin du roman (p. 293), comme si finalement le colonel s’était laissé convaincre. Mais de façon assez troublante, il arrive que cette affinité soit réciproque, comme dans ce passage où le dictateur tente de se glisser dans la peau de son homme de main : « comment le colonel Asante Kroma, qui avait le droit de vie et de mort sur les gens, se débrouillait-il en fin de compte avec sa conscience ? Pour Pierre et moi, ce pouvoir terrible était vécu de loin : éliminer un adversaire, ça voulait dire enlever une pièce de l’échiquier. Rien de plus. Le sang, on ne le voyait jamais. Mais lui, qui devait vivre avec cela en permanence, comment faisait-il ? » (p. 194).

Mais le pacte pseudo-autobiographique de sincérité instauré avec le lecteur, par la reprise du canevas générique de la confession, mène en fait ce dernier sur une fausse piste. Tout est orchestré subtilement pour que le lecteur se laisse duper à son tour, ou du moins soit conduit, jusqu’à quelques pages avant la fin, à croire le dictateur, avant que ce sentiment ne soit remis en doute. Cette remise en cause commence par l’emploi du modalisateur par Kroma, à la page 240 : « Je crois détenir une part de vérité et j’ai envie de dire à Mumbi : « Ta haine t’aveugle, N’Zo Nikiema n’a pas tué ton enfant », puis par la sentence de Mumbi, reprise dans l’excipit : « Je t’ai vu déchiffrer avec feu ses lettres, ses notes et tout ce que tu as pu trouver dans cette maison. Eh bien, dis-toi ceci, colonel : presque tout ce que tu as vu et lu à Jinkoré était faux. Même de l’autre monde, cet homme a continué à nous mentir. » (p. 294). Mais Mumbi Awele dit-elle vrai pour autant ? Nul ne le sait, ni ne le saura, le choix d’un roman à la première personne n’étant pas celui d’un narrateur omniscient, et c’est avec circonspection que nous avons envie de nous pencher à nouveau sur les mots qui ouvrent le roman : « Je ne sais pas » (p. 9).

Plus largement, la lecture de Kaveena, nous invite à la prudence face aux discours, qu’ils soient médiatiques ou politiques. Les média sont ainsi fustigés dans le roman et ce, d’un bout à l’autre de l’œuvre : « Je n’écoute pas les radios pour savoir ce qui se passe. Je les écoute pour savoir comment ce qui se passe a été déformé. » (p. 22) ; « C’est en grande partie la faute des journaux. Après la chute de Castaneda, ils ont inventé toutes les fables sur mon compte. A les entendre, le vrai, l’unique tombeur de Pierre Castaneda, c’est votre modeste serviteur. » (p. 287). La rumeur est également dénoncée à plusieurs reprises, de même que les mots des hommes politiques : « Les mots, c’est ça qui mène le monde. Ne l’oublie jamais, mon petit, le peuple veut des mots et moins il les comprend, plus ils sont efficaces », écrit Nikiema dans un de ces carnets (p. 71). Et c’est bien cela que nous apprend la lecture de cette œuvre : entrer dans l’ère du Soupçon[2], jusqu’à vertigineusement remettre en cause tout ce que l’on vient de lire, comme le suggèrent les derniers mots de l’œuvre : « N’importe qui à ma place aurait été troublé. J’ai eu envie de reprendre toute cette histoire depuis le début. Encore fallait-il savoir lequel. Je veux dire : quel début ? Et peut-être même : quelle histoire ? » (p. 300).

 

Un texte résistant

Que peuvent donc l’art et la littérature « dans le monde comme il va[3] »? Ils peuvent peut-être tenter de rivaliser avec la mort (- « Je me suis persuadé que tu es devenue une artiste pour peindre ton enfant » p. 229 - ), de venger les victimes (- « je vais faire tout à l’heure une installation à Bastos II [4]» p. 285- ), de plonger les dictateurs « dans une rage impuissante », - comme la pièce de théâtre Le Petit Chien de pierre, dont il est question à la page 113 -, sans trop les inquiéter (- « ce sont des hâbleurs, ces artistes. Quand ils nous menacent dans leurs œuvres, nous faisons mine d’être terrorisés et ils sont contents d’eux-mêmes. Mais nous le savons bien, nous les tyrans, ils sont complètement inoffensifs. » (p. 196). Alors peut-être vaut-il mieux ne pas surinvestir la tâche, ne pas sacraliser la fonction et considérer comme « l’écrivain un peu soûl » du café « Chez Mado », que « les mots sont là, assis à ne rien faire, somnolents, un peu cons d’ailleurs », et qu’il faut simplement « faire son marché » parmi eux pour écrire, « paye[r] et [se] casse[r] » (p. 195)…Ou alors penser que la littérature peut avoir, comme c’est très précisément le cas dans Kaveena, le rôle d’éduquer notre ouïe et notre regard. Ceci n’est pas un roman !, pourrait-on dire avec Magritte, et de fausses pistes en fausses pistes, c’est à nous faire réfléchir que nous pousse cette lecture. En effet, Kaveena a tout d’un texte « résistant », à tous les sens du terme, dans la mesure où c’est un texte engagé, en prise avec le réel, mais aussi un texte qui accorde beaucoup d’importance à l’implicite, qui comporte des aspérités, des problèmes d’interprétation et de compréhension fine orchestrés, et c’est finalement cela un texte éminemment littéraire, comme le dit Catherine Tauveron, didacticienne de la lecture littéraire : un texte qui ne devance pas les difficultés potentielles du lecteur, un texte qui n’est pas « collaborationniste[5] ». Les enjeux de cette lecture active, de cette participation du lecteur à l’élaboration du sens, un lecteur qui ne se laisse pas duper par les mots ni par un jeu de fausses pistes, sont réellement citoyens à long terme. Et comme le dit d’ailleurs avec une grande justesse Boubacar Boris Diop lui-même lorsqu’on l’interroge sur l’utilité des textes littéraires : « Je ne vise pas des résultats immédiats avec mes textes, ce ne serait pas réaliste. On peut tout au plus espérer une action en profondeur, sur la durée. Je me méfie aussi du tapage médiatique. On dit chez moi que les arbres qui s’effondrent dans la forêt font beaucoup de bruit alors que les graines germent sous la terre dans le plus grand silence. »

 


 

[2] Pour reprendre la célèbre formule de Nathalie Sarraute.

[3] Expression déjà citée, figurant à la page 59 de l’ouvrage.

[4] C’est ce que dit à la fin du roman Mwambi à Asante Kroma, alors qu’elle dispose des deux têtes tranchées de Nikiema et Castaneda. Elles souhaitent les insérer dans une installation plastique dans le quartier où sa petite fille, Kaveena, a été kidnappée.

[5] Cette terminologie est employée dans son ouvrage : Catherine Tauveron, Lire la littérature à l’école. Pourquoi et comment conduire cet apprentissage spécifique ? de la GS au CM, Hatier Pédagogie, 2002.

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