Communication

Présentation du blog

Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

Bonne lecture.

Mardi 6 mai 2008
Tout public

 

Guerre d’Algérie, tourner la page


Par Ali Chibani

 

 

 



« Quand il pleuvait, la terre [à Aït Ouertilane en Kabylie] devenait collante, agressive. L’argile adhérait aux semelles de nos chaussures. Et nos “godasses” triplaient de poids. » Pour les anciens soldats
français, la guerre d’Algérie est comme cette terre argileuse : elle pèse sur leurs mémoires et les obsède toujours.

Dans La Jeunesse d’Albert, « De la Bretagne à l’Algérie »1, Marcel Gozzi, indigné par les nostalgiques de l’Algérie française, recueille le témoignage de son ami Albert Naour. Ce dernier évoque pour la première fois de sa vie toute son histoire de soldat français en Algérie. Incompris par les siens après son retour en Bretagne en 1957, il a opté pour le silence et les nuits de veilles, harcelé par ses mauvais souvenirs.


Malgré nous.
Albert Naour a quitté son village natal, Kerenguen en Bretagne, à l’âge de 20 ans pour effectuer son service militaire en Métropole. Il est finalement affecté à Saumur d’où il sera envoyé en Algérie, précisément dans les Aurès et en Kabylie, les foyers les plus ardents de la guerre. Il est choisi à la dernière minute pour remplacer un appelé devenu père : « Bombardé pompeusement chef de famille, il était exempté d’Algérie » (p. 95). Le malheureux Albert Naour est affecté au 4ème dragons dans un pays où la tête de tous les soldats est mise à prix par les hommes de l’ALN.

Dès son départ sur le Ville d’Alger, le jeune officier sait que la patrie le soumet à un service injuste. Son histoire bretonne le rend plus lucide pour comprendre le peuple algérien :


Des hommes politiques avaient proclamé la main sur le cœur : « L’Algérie, c’est la France. » Mais nous, les Bretons, nous savions que ce n’était pas vrai. La « colonie » était une terre d’occupation et d’exploitation des indigènes. (…) Nous les appelés du contingent, bientôt chargés du « maintien de l’ordre » (quel ordre ?), jetés contre notre gré sur cette terre hostile, pour les besoins de la « pacification », nous y allions le cœur gros, résignés et contraints. (p. 98)


Arrivés en Algérie comme « des moutons à l’abattoir », les soldats français, parmi lesquels Albert Naour, ignorent tout de la situation du pays. Ils découvrent « le malheur de tout un peuple asservi, son dénuement et sa misère. Et pire encore : le mépris et la haine dont il était l’objet. Et c’était réciproque » (p. 102).

La suite du parcours sera celle de tous les soldats français à la seule différence que certains parmi eux agissaient volontiers, avec plaisir, quand d’autres agissaient malgré eux et dans la souffrance. Le destin d’un appelé français en opération en Algérie est d’obéir aux ordres : tirer sur tout ce qui bouge, brûler, bombarder, exterminer et raser des villages entiers… Certains soldats, qui dégoûtaient Albert Naour par leur folie, agrémentaient leurs quotidiens d’autres plaisirs comme le vol ou le viol.

Néanmoins, la réciprocité de la terreur était de rigueur. Aucun des deux camps ne s’encombrait de prisonniers. Ces derniers étaient forcément exécutés dans d’atroces souffrances. « À leur sauvagerie primitive nous opposions une autre sauvagerie peut-être plus expéditive, mais non moins cruelle. C’était la “pacification”… » (p. 114), rappelle le témoin avec amertume.


Un langage de façade.
Albert Naour est marqué par la terminologie coloniale édulcorée pour désigner la guerre. L’ancien de l’AFN n’est pas dupe d’autant plus qu’il compare la guerre d’Algérie à la seconde guerre mondiale dont il se souvient :


Nous luttions contre des combattants appelés à tort “rebelles”. C’était une lutte sans merci. Mais en notre âme et conscience, nous savions que leur cause était juste. Enfants, nous avions connu la guerre et la Résistance. Des membres de notre famille avaient été aussi des “rebelles”. Les Allemands les appelaient “Terrorist”. Nos parents les hébergeaient et les assistaient dans leur juste combat, comme les villageois d’ici soutenaient, à leurs risques et périls, les combattants du FLN. (p. 115)


Le soldat Albert Naour développe une forme de résistance contre l’idéologie colonialiste. Cette résistance se manifeste dans son refus d’user des mêmes termes que ses supérieurs : « Il était de bon ton, chez les gradés, de désigner l’adversaire par le nom de « fellagha », ce qui veut dire terroriste, dans la langue du pays. Eh bien moi, j’ai banni ce mot de mon vocabulaire. (…) J’ai toujours considéré que nos adversaires combattaient pour gagner leur liberté et défendre leur pays » (p. 106). En effet, les chefs militaires français rivalisaient d’ingéniosité pour enrober le crime de belles références : « … on nous désigne pour participer à une opération. Elle s’appelle “Espérance”. Beau nom ! Mais quelle galère ! Je l’appellerais plus volontiers : désespérance. » (p. 110) Et quand à la fin de l’opération on établit le bilan de « … “55 rebelles (…) mis hors de combat”. Il faut traduire : exécutés sans procès ni jugement » (p. 113).


Les retours
. En plus des faussaires qu’étaient certains hauts gradés et les politiciens, Albert Naour est déçu par les siens. Il se souvient particulièrement de son retour en Bretagne. Ni sa famille, ni ses amis n’étaient prêts à savoir la réalité de la guerre d’Algérie. « Leur monde était à cent lieues du mien, commente M. Naour. Ils ne m’ont pas compris ni aidé moralement. Alors, je me suis tu » (p. 136). Après sa libération en 1957, Albert Naour se souvient qu’aucune aide psychologique ne leur est fournie par « la patrie ». En France, il se sent abandonné et incompris.

Quarante-huit ans plus tard, Albert Naour pense à ce camarade qui s’est enfermé après son retour d’Algérie avant de se donner la mort. Il pense à cet autre camarade interner dans un hôpital psychiatrique à cause des séquelles d’une guerre inutile. Il se demande aussi combien d’anciens soldats se sont donné la mort ou sont internés. Quant à lui, il voudrait repartir en Kabylie pour observer un long moment de silence et honorer « tous les morts, sans distinction » (p. 246). En attendant, il continue de s’interroger sur son passé : « POURQUOI ? »

A cette question, le lecteur cherchera la réponse dans La Jeunesse d’Albert, livre terrifiant par les événements rapportés et émouvants par le ton de l’ancien soldat qui refusait de tirer sur ses « ennemis » au péril de sa vie. Un bon exemple de courage !

1 Marcel Gozzi, La Jeunesse d’Albert, « De la Bretagne à l’Algérie », Le Faouet, Liv’editions, 2007, 224 pages, 23 euros.

 

par La plume francophone publié dans : Coups de coeur
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Mardi 22 avril 2008

 

Rencontre avec Linda Lê au Centre Georges Pompidou

 

Par Lama Serhan et Virginie Brinker

 

 

            Linda Lê est née au Vietnam en 1963. Elle a appris le français dès l’enfance, à Saïgon. C’est en 1977, deux ans après la guerre du Vietnam, qu’elle arrive en France, au Havre, puis à Paris. Elle est l’auteur de nombreux romans, dont Calomnies (1993), Les Trois Parques (1997), Voix (1998), Lettre Morte (1999), et d’un essai Tu écriras sur le bonheur. Nous avons choisi de vous présenter, dans la suite de ce dossier, deux de ses romans, Les Aubes (2000) et In memoriam (2007).

            Dans cette rencontre organisée au Centre Pompidou le lundi 7 avril 2008 dans le cadre du cycle « Ecrire, écrire, pourquoi », c’est sous forme d’entretien avec Michel Crépu, écrivain et rédacteur en chef de La Revue des Deux mondes, que Linda Lê dévoile quelques traits de sa poétique. Florilège.

 

Ecrire l’intime

«  Il y a dans l’exigence d’écrire un franchissement de l’effroi : effroi devant cette entreprise ou devant le fait d’affronter ses doubles littéraires, mais aussi ses propres démons ».

 « [Dans l’écriture], il y a toujours l’idée d’une confrontation à l’intime et en même temps d’une radicale ignorance [par rapport à cet intime] ».

« Le ‘soi-même’ est le point d’ancrage de l’histoire et, en même temps, écrire c’est sortir de soi-même ».

« L’écriture est une expérience de dépossession et en même temps de reconquête ».

« J’écris à partir de moi-même et au moment d’écrire je ne sais pas qui je suis ».

 

Ecriture cathartique / La tentation du silence

« J’ai toujours conçu l’écriture comme un exorcisme, une conjuration ».

« Il y a comme une ‘maladie d’écrire’ dont on attend une guérison par les mots (guérison par rapport à un deuil, à l’absence de l’autre, à l’absence de transcendance)… ».

« Ce qui me fascine, c’est la tentation du silence, comme si le silence parlait plus fort que ce que l’on pourrait trouver à dire ».

 

Sur l’ironie

L’ironie, et même l’auto-ironie, qui traverse Les Trois Parques est une forme de jubilation. La « férocité allègre » de ce roman l’a « libérée ».

A l’école de Cioran, elle dit avoir appris « cette ironie qui empêche toujours l’apitoiement sur soi ».

 

Autobiographie et fiction

Linda Lê refuse l’autobiographie. « Bien entendu des éléments de ma vie se retrouvent ça et là dans mes livres », mais elle a la volonté de « transmuer », de « ne pas livrer [sa] vie de façon brute ».

« Je crois au pouvoir de la fiction », « ce que [la fiction] permet c’est de ‘prendre distance avec soi’, de ‘prendre le large’, de voir des éléments de sa vie de très loin ».

« Il s’agit plus de transfiguration que d’imagination », « il s’agit de transfigurer des motifs qui seraient usés si l’on s’en tenait aux faits bruts ».

Elle s’insurge contre le « réalisme psychologique » qu’elle qualifie de « plaie ». « Mes personnages n’ont pas une dimension psychologique ». Elle revendique plutôt l’ « onirisme » de ses œuvres, s’inscrivant ainsi dans la filiation de Nerval.

 

Sur le style

« Le mot ‘forme’ me gêne car cela peut supposer l’idée de ‘fioriture’, de ‘fabrique’. Je n’aime pas beaucoup ces livres », « je préfère l’idée de corps à corps ».

« Si on ne s’attache qu’à la forme, est-ce qu’on ne tomberait pas dans le ‘verbalisme’ ? », on cesserait alors de croire au pouvoir démiurgique des mots ».

A propos de la citation de Barthes dans Le Plaisir du texte au sujet de Bataille, rappelée par  Michel Crépu : « Les textes les plus terribles comportent toujours une part de coquetterie », Linda Lê s’empresse de compléter : « s’ils veulent être lus ».

 

Sur le lecteur

Linda Lê dit à plusieurs reprises se méfier de « la tentation de séduire le lecteur », ce qui conduit, selon elle, à « édulcorer le terrible ».

« Je n’ai jamais écrit en songeant à un lecteur idéal ou non ».

« Les réactions du lecteur m’intéressent, mais à ce moment là, le livre ne m’appartient déjà plus ».

 

Sur la poésie

A la question, « y a-t-il une spécificité du poème ? », Linda Lê dit ne pas croire « du tout à la séparation des genres », à une « suprématie de la poésie sur le roman ».

« Je ne vois pas de frontières entre roman et poésie ».

Quand on parle de poésie, elle se méfie d’un « lyrisme un peu forcé ». « Il ne suffit pas d’invoquer quelques mots comme ‘éternité’ ou ‘la mort et sa faucheuse’ [pour qu’il y ait poésie] ».

« La poésie peut se définir quand il y a ‘insurrection des mots’, ‘court-circuit dans le langage’, quand le texte possède une ‘étrangeté’ ». « ‘Etrangeté’ qui est peut-être une définition de la poésie ».

 

« Vivre en étranger »

« Et pas seulement ‘être étranger’, vivre en étranger par rapport à un certain ordre, au monde tel qu’il est, à la langue même ».

Choisissant de lire une lettre de Marina Tsvétaïeva à Rilke datant de 1926, Linda Lê cite la poétesse russe : « Ecrire des poèmes, c’est déjà traduire », « Il n’y a pas de langue maternelle [quand on écrit] », « on ne dit pas un « poète français’, c’est ridicule », « la nationalité est forclusion ». Puis elle commente ces citations en ces termes :

« Ecrire de la poésie, c’est avoir la volonté d’être ailleurs », « Peut-être que c’est cela écrire, ‘être ailleurs’ », il n’est pas question d’ « évasion », mais d’être ailleurs « au sens où l’on est en rupture avec le monde ».

« Je crois que c’est un mot que j’ai toujours aimé, ‘rupture’, ‘être en rupture’, en rupture avec tout ».

 

 

 

par La plume francophone publié dans : Dossier n° 29 : Linda Lê
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Mardi 22 avril 2008

Analyse

 

La création dans Les Aubes de Linda Lê,

Aux sources de la tragédie et de l’identité

 

Par Virginie Brinker


 

La voix qui profère le roman est celle d’un jeune homme issu d’une famille bourgeoise qui a perdu la vue après un suicide manqué. Ce suicide était pour lui le moyen de rejoindre dans la mort Forever, une jeune femme de trente ans, anorexique, qui fut un temps la maîtresse de son père, et chez qui ses parents l’avaient envoyé se réfugier pendant un mois pour lui éviter leurs sempiternelles querelles de couple. En effet, Forever, Initiatrice et Muse du narrateur, s’était elle-même suicidée après le séjour du jeune homme. C’est à Vega, la jeune lectrice qu’il a embauchée et de laquelle il s’est épris, que le narrateur conte cette histoire d’amour et de mort que nous sommes invités à lire.

 

La mort comme œuvre d’art

Le père du narrateur est peintre. Mais son mariage avec l’héritière du Consortium, la mère du narrateur, a mis fin à sa vocation, son épouse qualifiant ses aspirations artistiques d’enfantillages. Le fils conçoit, dès le début de l’œuvre, son propre suicide comme une œuvre d’art, capable de racheter le reniement de son père :

 

Il y avait dans mon aspiration à la mort le besoin de restaurer la pureté, de dire mon dégoût, ma révolte devant l’abdication de mon père. Il avait renié la meilleure part de lui, l’amour de la beauté pour s’assurer le confort d’une vie où son âme ne pouvait s’épanouir que dans la fange [1].

 

A l’inverse, Forever, que le père a d’ailleurs abandonnée et fait avorter, apparaît comme l’antithèse de la compromission du père, et symbolise au contraire, un idéal de pureté. Elle représente la figure de l’inspiratrice et de l’art. Elle fait ainsi découvrir au narrateur les œuvres de la poétesse Sola et elles le marquent durablement puisque ce sont ces poèmes que Véga, la jeune lectrice, lui lit au cœur de leurs ébats amoureux. Or, Sola l’artiste, la figure tutélaire, apparaît comme une héroïne tragique, tour à tour comparée à Médée, Electre et Ondine (page 80). Il n’est donc pas inintéressant de noter que l’essence de l’art semble se situer dans le tragique, ce qui peut contribuer à expliquer la place de l’intertexte œdipien dans l’œuvre.

           

L’intertexte œdipien

La cécité du narrateur n’est pas sans rappeler la figure tragique d’Œdipe. Le narrateur se qualifie lui-même d’ « infirme », de « boiteux [2]», et se compare explicitement à Œdipe à la page 98[3]. Le texte ne cesse d’ailleurs de tisser des références au mythe des Labdacides[4]. Forever et la poétesse Sola sont ainsi comparées à la page 74 à « deux Antigones dressées en vain contre les vilenies de la vie et emmurées dans la même tombe ».

Forever apparaît, par ailleurs, comme un contrepoint de la mère du narrateur, en raison de leur rivalité vis-à-vis du père d’une part, mais aussi, de leur rapport à l’art, d’autre part. On apprend ainsi au début du chapitre III qu’elle est toujours « habillée de blanc », souvent comparée à un « cygne sauvage ». Il est question également de « sa silhouette immaculée ». On voit ici poindre une analogie avec la Vierge qui ne cesse de se développer, son anorexie lui conférant une sorte d’ « immatérialité[5] ». Forever apparaît donc comme « l’Initiatrice, la Mère, l’Amante interdite[6] », celle qui peut finalement enrayer la tragédie, contrairement à la mère-Jocaste du narrateur, dont le texte souligne la polysémique « voracité ».

Pourtant, Forever apparaît aussi comme une déesse de la fatalité, sorte de Parque, « sorcière fatidique qui nouait les fils des fins ultimes[7] » ou encore qui « avait renoué avec moi, l’enfant sénile, les fils des amours enfantines[8] » en ouvrant au narrateur la voie à l’art, au rêve et à la sagesse. La référence aux Parques est explicite dans le chapitre VII, où Forever, Sola et Vega sont ainsi qualifiées :

 

L’une, Forever, en illuminant mon enfance, la deuxième, Sola, en me faisant entrevoir ce qu’est une vie consacrée à la quête de la vérité, la troisième, toi, Vega, en me sauvant d’une existence engourdie par les drogues[9].

 

Mais ces trois Parques, sont qualifiées de divinités « bénéfiques » et très rapidement rapprochées des « trois Grâces » et une page plus loin de « Trois muses ». L’art pourrait donc, pour reprendre la formule de Malraux, constituer un anti-destin.

 

 

Les Aubes, tragédie de l’identité ?

Mais son essence n’en demeure pas moins tragique. La mise en scène, la théâtralité, la tragédie sont très présentes dans le roman, et souvent marquées du sceau de la fausseté. Les rares amis du narrateur « mim[ent] les doutes de Hamlet[10] » et l’arrivée de sa mère à l’hôpital après le suicide manqué du narrateur est relatée en ces termes : « Elle fit une arrivée en scène digne d’une tragédienne accomplie[11] ».

Il y a pourtant un rapport sincère entretenu par l’art avec la tragédie, via le mythe d’Œdipe, et ce rapport concerne la question de l’identité. En effet, si Œdipe tue son père et épouse sa mère, si sur lui s’abat ainsi la malédiction, c’est parce qu’il ne sait pas qui il est. A cet égard, le chapitre V qui introduit le personnage vietnamien de la grand-mère nous paraît tout à fait intéressant. En effet, on apprend par analepse comment en se mariant avec un colon elle arriva en France, mais aussi qu’elle peut représenter une nouvelle figure de Jocaste, la mère d’Œdipe, vu l’amour qu’elle voue à son fils :

 

Elle avait cessé depuis longtemps d’aimer son mari, même si elle le craignait encore. Elle avait reporté ses sentiments sur l’unique enfant que les dieux lui avaient accordé.

 

La grand-mère vietnamienne est enfin et surtout la gardienne des œuvres picturales du père, qui trônent chez elle, vu que la mère du narrateur ne veut point les voir. Elle est donc source de l’identité profonde. Et le père du narrateur se réfugie auprès d’elle pour retrouver sa vocation :

 

Il couche chez ma grand-mère, sur le divan aux ressorts usés qui l’a accueilli pendant les années de jeunesse et parfois rêve qu’il est de retour dans ce petit appartement : il s’affaire devant le chevalet, de ses doigts sort une peinture éclatante de vitalité[12].

 

Un rapport apaisé à la création et à la vie semble donc pouvoir exister, pourvu que l’on sache remonter aux sources de sa propre identité. Nous livrons ici sans doute une vision bien personnelle de ce roman de Linda Lê qui n’est pas sans nous rappeler A la Recherche du temps perdu de Proust, somme dans laquelle la grand-mère est une figure-source de l’identité mais aussi de la création artistique. Réminiscence que l’on peut retrouver jusque dans la structure des Aubes, puisque, comme dans Le Temps retrouvé[13], la dernière page met en abyme le geste créateur :

 

Vega, je rêve d’un livre dont je te dirais chaque jour des fragments que tu coucherais sur le papier. Je rêve d’un livre rempli du murmure des fantômes, un livre comme un hymne à la gloire de Forever, la très sainte, comme une déclaration d’amour fou faite à toi, la conjurée qui a ourdi mon bonheur. Je rêve d’un livre de deuil et de renaissance, de mort et de sensualité, un livre qui me sauverait de moi, que la pensée du suicide a toujours accompagné[14].




[1] Linda Lê, Les Aubes, Seuil, collection « Points », 2002, p. 21 [Christian Bourgois, 2000].

[2] Ibid., p. 83.

[3] “Quand, de loin en loin, je leur rends visite, guidé par Véga comme Œdipe s’appuyant sur sa fille vagabonde… »

[4] Les Labdacides, constituent, comme les Atrides (Agamemnon, Clytemnestre, Iphigénie, Egisthe, Electre, Oreste), un grand mythe de l’Antiquité, celui de la famille d’Œdipe, de ses parents, Laïos et Jocaste, et de ses enfants Antigone, Ismène, Etéocle et Polynice.

[5] Op. Cit. , p. 27-28.

[6] Ibid., p. 29.

[7] Ibid., p. 30.

[8] Ibid., p. 39.

[9] Ibid., p. 83.

[10] Ibid., p. 161.

[11] Ibid., p. 176.

[12] Ibid., p. 100.

[13] Titre du dernier ouvrage du cycle proustien.

[14] Op. Cit., p. 192.

par La plume francophone publié dans : Dossier n° 29 : Linda Lê
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Lundi 21 avril 2008

Analyse

 

 

De la cosmogonie à l’apocalypse : histoire d’un enfant-soldat

 

Par Marine Piriou

 

 

 

          Enigmatique, la singularité bicéphale du titre de la dernière création de Georges Yémy, Tarmac des Hirondelles[1][1], intrigue. Et pour cause. En une sonorité poétique qui transporte déjà le lecteur vers un autre univers – celui de l’Imaginaire - , deux vocables s’y opposent puis fusionnent pour donner naissance à une totalité qui serait celle de notre monde. La friction de ces mots suffit ainsi à rompre la ligne de force manichéenne : la Nature se retrouve tout à coup en interface avec l’artefact ; le ciel estompe la tangente terrestre ; la grâce de l’envol appelle l’angoisse de la chute. Ce titre annonce de ce fait un récit janusien, fondé sur une dualité propre à notre réalité. Le roman s’apprête donc à nous délivrer une histoire ambiguë, oscillant dans l’entre-deux des pulsions antagonistes d’Eros et de Thanatos, comme l’indique subtilement, tel un oxymore, le péritexte de la première de couverture : « Tuer est un jeu d’enfant. Je ne suis pas la mort, madame, je suis même la vie ».

 

Cette citation, marquée d’un certain machiavélisme, contient en son sein les trois éléments primordiaux sur lesquels repose la narration dont l’écho fictionnel nous renvoie indubitablement à la grande Histoire, non seulement du continent africain, mais aussi et surtout de l’humanité dans sa globalité[2][2]. Ces trois piliers, à savoir les guerres fratricides, l’enfance volée et le nécessaire regain, constituent en effet les tristes leitmotivs de notre ère dite civilisée. Yémy nous le démontre ici d’une façon magistrale au point d’en heurter la sensibilité du lecteur qui, affecté par la description de certaines scènes dont la cruauté n’a malheureusement d’égale que le réel des multiples génocides qui ont meurtri l’Afrique depuis le 16ème siècle, se doit de ponctuer sa découverte du texte de moments de réflexion pour mieux en appréhender le dessein. La prise de distance est un précieux outil révélateur de sens. L’auteur l’a lui-même compris ce qui explique l’interpénétration continuelle de la fantasmagorie, de la mythologie et des références historiques tout au long du récit.

 

En définitive, Tarmac des Hirondelles est, à l’instar de Suburban Blues[3][3], une œuvre apocalyptique qui dépeint, et dénonce avec puissance et conviction, la réalité chaotique de

notre temps, en particulier celle d’un royaume d’enfance annihilé par des conflits belliqueux dont les raisons échappent à l’entendement. Cependant, outre la présentation détaillée, pourtant quasi indicible, des traumatismes physiques et psychologiques de l’enfant-soldat prisonnier de l’enfer dictatorial, ce livre dévoile « les prémices d’une nouvelle aube[4][4] » comme en témoigne son excipit lumineux, point d’orgue transcendant d’une quête identitaire jusque-là stérile :

 

… dans ce paysage qui paraissait peu à peu s’organiser en une nouvelle harmonie, se parant d’une beauté dont le sang coulait encore lentement au coin des lèvres. Je soupirai à nouveau. Alors je vis qu’il était marqué dans un coin de l’écorce [de l’arbre du champ forestier], quelque chose que je lus et compris au-delà de ce qui était exprimé. À la lame de quelque canif, il était simplement inscrit :

 

 

Souviens-toi de ce qui vient

Entre et garde foi

Car rose croît[5][5]

 

La filiation biblique du texte de Yémy est par conséquent explicite et ne serait sans rappeler la théorie de la généalogie littéraire de Northrop Frye[6][6]. Un lien intime unit inéluctablement Tarmac des Hirondelles à L’Apocalypse du Nouveau Testament, la révélation - source de régénération - étant la finalité de ces deux livres à la croisée du profane et du sacré. La signature[7][7] de l’auteur n’en est-elle pas d’ailleurs la plus belle preuve?

 

 

 

 

 

 

 



[1][1] Georges YÉMY, Tarmac des Hirondelles, Paris, Ed. Héloïse d’Ormesson, 2007

[2][2] Muna, le personnage principal n’est-il pas albinos, c’est-à-dire un être-mosaïque représentatif non plus d’un peuple sinon de la communauté humaine toute entière ?

[3][3] Id., Suburban Blues, Paris, Ed. Robert Laffont, 2005

[4][4] op. cit., p.13

[4][5] op. cit., p.287

 

[6][6] Northrop FRYE, Le Grand Code. La bible et la littérature, Paris, Ed. du Seuil, 1984

[7][7] α ʊ

 

 

par La plume francophone publié dans : Coups de coeur
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Samedi 5 avril 2008

Enfances


Parler de l’enfance mais aussi de son enfance est intimement lié au travail de l’écrivain qui se présente comme celui qui interroge l’homme aux différents âges de sa vie. L’écrivain francophone n’échappe pas à cette détermination de l’écriture, il met en question l’enfance et surtout l’ensemble de ses apprentissages. Il prend ainsi sa revanche en écrivant, en se remémorant ce qui alors s’exprimait sans mot ; en latin, l’infans est celui qui ne parle pas. Mais l’enfance francophone est semblable à toutes les autres, elle est porteuse des mêmes manques et des mêmes absences, elle s’inscrit par le biais de l’éloge ou bien du blâme. Elle cherche voix et légitimité à travers les voiles du souvenir, de la mémoire ; impalpable, et pourtant souveraine, l’enfance ne s’aborde que par tâtonnements.

par La plume francophone publié dans : Dossier n°28 : Enfances
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