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La Plume Francophone

LPF 2Passionnés de littérature contemporaine, nous nous sommes rencontrés sur les bancs de l’Université et avons lancé La Plume Francophone en 2006. Notre idée était de construire un espace d'analyse et de promotion des créations francophones du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité. Aujourd’hui, La Plume Francophone jouit d’une large diffusion et nos articles sont lus d’Alger à Tokyo. Nos rubriques, enrichies chaque mois, peuvent porter sur une  thématique ou une personnalité francophone et s'adressent au grand public comme aux spécialistes.

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Chronique

 

Voici le manifeste rédigé par Christine Delpy, chercheuse au CNRS, qui revient sur la polémique engagée par la journaliste et essayiste Caroline Fournest à l'encontre du collectif Les Indivisibles et de sa co-fondatrice, Rokhaya Diallo. Récemment décorée d'un Y'a bon awards, prix subversif qui récompense des "propos, dispositifs, idées, visuels et lois racistes de tous horizons", Caroline Fourest vient de porter plainte contre le collectif Les Indivisibles pour injure et diffamation...

 

 Célia SADAI

 

 

 

Depuis 2007, l'association Les Indivisibles lutte, par le biais de l'humour, contre les préjugés racistes. Entre autres actions, elle organise chaque année une cérémonie parodiant les Oscars ou les Césars pour décerner des "Y’a Bon Awards" aux personnalités politiques ou médiatiques qui ont, par leurs propos, contribué à diffuser, banaliser et/ou légitimer des préjugés. Or, pour la première fois depuis quatre années d’existence des Y’a Bon Awards, une lauréate tente de disqualifier et d'intimider par voie judiciaire une initiative qui s'est imposée, au fil des années, comme bienvenue et même salutaire.

 

 

 

 

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Caroline Fourest (BALTEL/SIPA)


 

Il s'agit de la journaliste et essayiste Caroline Fourest, à laquelle Les Indivisibles ont décerné une peau de banane dorée dans la catégorie "les Experts Chronikers" pour avoir dénoncé des "associations qui demandent des gymnases pour organiser des tournois de basket réservés aux femmes, voilées, pour en plus lever des fonds pour le Hamas".


 

Une plainte pour injure et diffamation


Dans un article d'une singulière violence, paru notamment sur le Huffington Post, celle-ci ne se contente pas de traiter la journaliste Rokhaya Diallo, co-fondatrice des Indivisibles, en ennemie de la laïcité et en alliée des islamistes, l’accusant d’intelligence avec le gouvernement américain, en même temps que de se faire l’avocate du "terrorisme contre la presse". Caroline Fourest va encore plus loin : elle qualifie les Indivisibles et leurs jurés de "salauds" et les soupçonne de s’apprêter à "payer le ticket de bus" à ceux qui rêvent de l'"emmener en forêt" pour la "bâillonner" ou la "lapider". 

 

Mais voici le plus grave : non contente d'injurier et de diffamer, Caroline Fourest annonce qu'elle attaque en justice Les Indivisibles pour... injure et diffamation !  

 

La plainte annoncée vise aussi l'ensemble du Jury 2012 des Y'a bon Awards présidé par Gilles Sokoudjou, le président de l’association : les comédiens Jalil Lespert et Aïssa Maïga, les rappeurs Mokobé et Youssoupha, les écrivains Faiza Guène et Alain Mabanckou, les sociologues Jean Baubérot et Nacira Guénif, l'historien Olivier Le Cour Grandmaison, la civilisationniste Maboula Soubahoro, les journalistes Florence Aubenas, Abdelkrim Branine,

Sébastien Fontenelle et Frédéric Martel.

 

YABON2012 FB

 

Le délit de lèse-journaliste n'existe pas

 

 

Face à ce précédent dangereux pour la liberté d'expression et le combat antiraciste, nous tenons à affirmer :

 

- Qu’il est singulièrement contradictoire que Caroline Fourest, qui a vigoureusement soutenu la liberté d’expression au nom de l’humour lors de la diffusion des caricatures du prophète Mahomet par Charlie Hebdo, ne reconnaisse pas ce droit lorsqu’il est exercé par Les Indivisibles. Et le fait qu’elle instrumentalise l’actualité, en s’indignant qu’on lui attribue ce prix "alors que la France pleurait les morts du tueur de Toulouse", ne semble-t-il pas donner raison, a posteriori, aux jurés ?

 

- Que le délit de lèse-journaliste n'existe pas davantage que le délit de lèse-majesté ou le délit de blasphème, et que la liberté d'expression implique donc aussi la liberté d'exprimer des griefs à l'encontre de Caroline Fourest ;

 

- Que Caroline Fourest, chroniqueuse au Monde et à Radio France, invitée régulière de la plupart des grands médias, bénéficie d'une surface médiatique considérable qui lui offre toute latitude pour user de sa propre liberté d'expression en contre-argumentant, au lieu d'étouffer celle des Indivisibles et de leurs jurés au moyen d'une procédure judiciaire éprouvante et coûteuse ;

 

- Que le point de vue, pourtant largement présent parmi les militants antiracistes et les universitaires, selon lequel, au nom de la laïcité, Caroline Fourest contribue depuis des années à donner un visage respectable à des stéréotypes anxiogènes sur l'islam et les musulmans, n'a quasiment jamais droit de cité dans ces grands médias qui lui offrent régulièrement une tribune ;

 

- Qu'il est dans ces conditions particulièrement choquant de contester à des artistes, des intellectuels et des militants antiracistes cette liberté d'expression minimale : le droit d’épingler cette journaliste, le temps d'une cérémonie humoristique.

 

C'est pourquoi nous soussignés tenons à manifester notre solidarité avec Les Indivisibles et avec les jurés des Y’a Bon Awards 2012. Si Caroline Fourest s'octroie le droit de taxer les Indivisibles de racisme ("Quand l’antiracisme devient racisme", écrit-elle de façon parfaitement aberrante), pourquoi les Indivisibles n’auraient-ils pas celui de lui décerner une peau de banane dorée parfaitement méritée ? 

 

Nous exprimons donc notre solidarité avec Les Indivisibles en décernant, nous aussi, un Y’a Bon Award à Caroline Fourest. Et si c'est un délit, il faudra nous poursuivre avec les jurés.

 

 

Akhenaton, artiste, Alain Brossat, professeur de philosophie émérite, Université Paris 8, Christine Delphy, chercheuse au CNRS , Claire Denis, cinéaste, Nicolas Fargues, écrivain, Eric Fassin, sociologue, Paris 8François Gèze, éditeurAchille Mbembe professeur de science politique à l'université du Witwatersrand, Johannesburg, Léonora Miano, écrivaineOcéanerosemarie "la lesbienne invisible", humoristeJoan W. Scott, Historienne, Institute for advanced Study, New York, Todd Shepard, Associate Professor of History, Johns Hopkins University, Baltimore, Ann Laura Stoler, professor of anthropology and history, The New School for Social ResearchKader Aoun et Mehdi Thierry, producteursZebda, artistes chanson

 

 

Et :

Pierre Tevanian philosophe, co-animateur du collectif "Les mots sont importants"

Sylvie Tissot, sociologue, militante féministe

Houria Bouteldja, porte-parole du PIR

Thomas Deltombe, essayiste

Karima Delli, députée européenne EELV

Faysal Riad, professeur

François Burgat, politologue

Catherine Samary, universitaire

François Cusset, universitaire, Paris 9

Louis-Georges Tin, maître de conférences, Université d'Orléans

Said Bouamama, sociologue

Eyal Sivan, cinéaste - University of East-London

Henri Braun, avocat

Mahamadou Lamine Sagna, sociologue  (Université de Princeton)

Jim Cohen, universitaire

Monique Crinon, philosophe

Alima Boumédiene-Thiery, juriste et ex parlementaire

Vincent Geisser, président du Centre d'information et d'étude sur les migrations internationales (CIEMI).

Véronique Rieffel auteure et commissaire d’exposition,

Stéphane Lavignotte, pasteur.

Pascal Boniface, geopolitologue, Paris 8

Patrick Singaïny, intellectuel réunionnais

Almamy Kanouté, tête de liste Emergence

Joëlle Marelli, philosophe

Raphaël Liogier directeur de l’observatoire du religieux

Pierre Sally, historien

Rada Iveković, philosophe, Paris

 

Note de lecture

 

Christiane Albert, L’immigration dans le roman francophone contemporain

« L’immigration : une manifestation socioculturelle et postmoderne de l’exil ? »

 

Par Marius-Yannick Binyou-Bi-Homb

 

 

 

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Du concept d’exil (individuel) à celui d’immigration (collectif et social), Christiane Albert décrypte avec une extrême profondeur les contours du discours littéraire de l’immigration contemporaine encore appelée littérature « migrante », des migrations ou de l’exil. Sa thèse, édifiante, part du postulat selon lequel l’immigration n’est qu’une manifestation socioculturelle de l’exil et qu’en réalité l’unique différence entre l’exil et la migration réside dans ce que le second, comparé au premier, est doté d’une valeur à la fois collective et social lui conférant le statut de phénomène social.

De son étude, il en ressort que l’immigration contemporaine se veut non seulement une thématique mais beaucoup plus une poétique qui génère ses propres modalités d’écriture tout en ayant la particularité de contribuer à définir une catégorie littéraire nouvelle. Nouvelle par rapport à la rupture - d’où la première partie de cet ouvrage qui est en réalité une histoire littéraire de l’immigration - qu’elle opère avec la littérature des romanciers de l’époque précoloniale, coloniale et même d’avec celle des écrivains des années 80 (l’émergence de la littérature beure, les littératures migrantes du Québec…). 

 C’est à partir de ces années quatre-vingt qu’une fiction véritable, accentuée et prolifique va se tisser autour de ce que Christiane Albert appelle, dans la deuxième partie de son ouvrage, l’« immigré fictif », une construction négative du personnage immigré que dressent également les écrivains de la nouvelle génération. Le personnage immigré arbore l’image d’exclu social, d’ethno-piégé, d’éternel quêteur d’identité souffrant de la fièvre du mythique retour.  Si on note une similitude descriptive des personnages entre les deux générations à quel niveau se situe la rupture avec les littératures précédentes ?

Dégageant une véritable poétique de l’immigration, Christiane Albert démontre qu’on ne peut  à proprement parler d’immigration contemporaine sans embrasser les mondes post-colonial et post-moderne. Ainsi, contrairement aux écrivains de la première génération où l’immigration des personnages était temporaire et devait s’achever par un retour, les personnages des littératures migrantes francophones contemporaines doivent désormais négocier leur intégration dans la société d’accueil par une redéfinition de leur identité et le dépassement des clivages nationaux.  De ce fait se dégage une caractérisation précise de la littérature migrante contemporaine : une écriture de la « démaîtrise » (aliénation et déphasage du personnage, déconstruction du schéma initiatique traditionnel, affrontement d’un monde multiculturel et hétérogène, déconstruction du beau-langage etc…) et une écriture du « hors-lieu » qui se veut d’abord du « in between », ensuite métisse et enfin « Tout-Monde».

Cette situation discursive n’est pas sans conséquence analytique sur la posture identitaire que peuvent adopter les écrivains de la nouvelle génération si l’on part de leurs récits. Ainsi, Christiane Albert dans un propos clôturant nous présente une alternative à quatre alinéas : Soit ils revendiquent leur assimilation  à la littérature française, soit ils choisissent d’être les porte-paroles de leur communauté d’origine en jouant le jeu de l’ethnicité, soit ils assument leur identité plurielle, soit, enfin, ils récusent toute notion d’appartenance nationale.

En définitive, cette grille analytique que nous offre Christiane Albert jouit du mérite de briller d’originalité méthodique et de profondeur discursive. Nonobstant, elle n’a pu se défaire de son penchant identitaire qu’elle a noyé dans une appréhension uni-centrée (l’œil occidental) - remarque qu’elle a anticipée dans la conclusion. Pire encore lorsqu’elle dissocie la littérature maghrébine de la littérature africaine, comme si le Maghreb était un continent et l’Afrique un autre.

 

Pour aller plus loin, cliquez ici

 

francophonie-et-identites-culturelles.jpgChristiane Albert enseigne les littératures francophones à l'université de Pau et des pays de l'Adour Elle a dirigé l'ouvrage Francophonie et identités culturelles (Karthala, 1999) et a publié de nombreux articles sur les littératures firancophones d'Afrique, des Antilles et du Québec. 

Christiane Albert, L’immigration dans le roman francophone contemporain, Paris, Karthala, 2005, 217p.

 

 

Analyse


Raharimana, Les Cauchemars du gecko

 

« Regard sur l'Occident »

Par Cécilia Cudorge

 

 

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Merci à Liss Kihindou, collègue et amie, qui m'a conseillé cette lecture

 

 

Il serait idiot de vouloir à tout prix classer ce texte au sein d'un genre bien délimité. Il est propre à l'homme de vouloir toujours classer, ranger, donner un sens, un ordre. Pourquoi ne pas avouer que l'on ne peut pas toujours ? Se classer lui-même, selon un ordre qu'il établit comme meilleur, selon une couleur de peau, une richesse, un QI...

Alors, non, Les Cauchemars du gecko (Vents d'Ailleurs, 2011) est une oeuvre inclassable, ou que l'on pourrait rapprocher de plusieurs genres littéraires très différents. On pourrait le rapprocher de l'essai, du manifeste mais également de la poésie dans bon nombre d'extraits.

Le livre est partagé en cinq livrets, eux-mêmes divisés en « chapitres », « articles », « poèmes », c'est au choix de chacun semble-t-il. Quoiqu'il en soit, il s'agit toujours de fragments courts, pas plus de deux pages, qui pourraient paraître sans rapport, mais dont le lien logique est en fait progressif.

 

Il faut s'attarder sur les thèmes et idées véhiculés par ce livre. En écrivain engagé, Raharimanana défend le peuple Noir auquel il appartient, principalement celui du continent africain, et pose un regard vif et critique sur les sociétés occidentales, dites développées. Le point de vue de l'homme de l'hémisphère Sud sur l'hémisphère Nord. La faille apparaît. Rappelant au passage que le terme « Occident » vient du latin « occidere », soit mourir, tomber, en opposition à l'Orient, du latin « oriri », naître, au regard de tout ce que l'histoire des pays développés nous enseigne, on est en droit de se demander si l'Occident est celui qui meurt, qui tombe, ou bien est-ce celui qui fait mourir ? Bien que chez les Romains, les termes s'appliquaient à la position de l'astre majeur de notre ciel, le sens moderne en est détourné, l'opposition Orient-Occident persiste et vise une partie du monde que l'on voudrait plus évoluée, moderne ou civilisée par rapport à l'autre.

Le mépris du peuple Noir, l'esclavagisme, le colonialisme, l'indépendance, la toute-puissance occidentale, l'influence économique majeure sur les pays du Tiers-Monde, les crimes, les génocides... Autant de dénonciations des violences subies.

 

L'incipit en est une excellente mise en bouche dans lequel le narrateur vouvoie l'occidental :


 

Politisons. Politis. Réglons la cité. Réglons l'incapacité de l'homme à n'être pas homme pour l'homme, prédateur... Vous ai-je dit que nous existons ?

Hors de l'imaginaire.

Hors tourisme source d'investissement et moteur du progrès. Hors discours des puissants gouvernants. Tout va bien ici. Circulez. Prenez vos photos. Cliquez vos canons, claquez vos dollars. Frontières de l'imaginaire. Frontières de nos camps. Murs. Camps. Pays. A nous. Pour vous. Et ainsi asseoir les corruptions. Paravent. Carte postale. Nos dirigeants bien caricaturaux pour se parer de tout. Le mal. Son axe. Tropicalisme. Dictature. Et pour les autres venus de si loin leurs continents avancés, on dira : investisseurs, bailleurs de fonds, négociateurs, financiers, clean, so good, staff and promoteurs de la démocratie. Pour nos pays bien trop beaux – sauvages, toujours trop bien exotiques, territoires de vos fantasmes et de vos rêves ( je dis vous, je vous dis vous, dois-je avoir honte de ce vous qui vous gomme vous être unique et qui vous bascule dans une foule censée vous appartenant, je me dis nous, honte de ce nous accusateur et qui vous exclut, qui m'éloigne de vous, me versant parmi d'autres gens censés me ressembler, victimes), nos pays à découvrir encore, explorer, visiter, nos pays ravagés pourtant, l'exploitation barbare – on connaît, feux de brousse, déforestation, pollution, les plastiques en lieu et place des oiseaux, un autre ciel, couleurs cellophane. (p.6)


 

 

Cette première page absorbe le lecteur de façon intense sans savoir sur quoi le narrateur va réellement se concentrer par la suite. En réalité, il continuera à traiter de ces sujets tout au long de l'oeuvre, avec pour seul leitmotiv la barbarie, sous toutes ses formes, pour tous les peuples. Quatre « articles » sont notamment consacrés au génocide du Rwanda, prouvant déjà au lecteur que l'écrivain ne condamne pas seulement l'homme blanc mais tout homme capable de tant de cruauté. Dans l'article « Voyez nos fous ! », Raharimanana dresse une liste exorbitante de dictateurs, criminels, ennemis de l'humanité, de tous horizons, « sous la haute surveillance » de Caligula, afin de ne pas oublier qu'ils sont nombreux « à avoir commis l'irréparable ». Le narrateur traite des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et rit à en mourir... Il rit de l'absurdité de ce monde, de la folie des hommes :



Je riais, homme fou qui pleurait à ventre ouvert, regrettant qu'un Ben Laden décapite ainsi dans le vif de ma lutte et annonce ma mort prochaine – le monde ébranlé se retourne crise guerre tempête et autres déchaînements économiques. (p.83)


En plus de la narration de faits majeurs de l'histoire du monde, d'un peuple, d'un continent, notre narrateur s'amuse à critiquer le mode de vie des Occidentaux. C'est bien le système dans lequel nous vivons qui est visé, pas seulement l'homme blanc. Mondialisation, capitalisme, des systèmes qui rendent l'homme prédateur, en quête de compétitivité constante, laissant de côté les sentiments humains pour acquérir toujours plus, acheter, consommer, devenir lui-même un rouage de ce système :« Le fric fou et sa puissance incommensurable, hommes et femmes d'Occident complices de part leurs propres existences, vivant du système, bon gré, mal gré, simples outils du capitalisme. J'abats mes cartes. Je suis du Sud, pauvre et misérable parce que riche Occident. » (p.82) L'indignation l'emporte dans une charge emphatique:


I'm démocrade mon pote, démocrademan, le monde à mes p.q.r., air cupide, voté, vautré sur mes humeurs boursières. Lehman Brothers and Moody's baissés baisés, my subprime roule en cradillac. Lente croissance, jactance, nette planète place nette, mon trou vous accueille, sécu ou d'ozone, hausse des cours, je burine libéral... (p.50). 


Quel paroxysme, nos vies attachées à ces nombres qui défilent, quand on sait que là-bas, en Afrique, n'importe où : « Dans mon camp, les enfants sont soldats, mes femmes sont à libre viol, et mes pères sous terre n'ont plus foutre rien à forer » (p.44) A forer, oui, parce que la guerre du pétrole résonne dans ces pays pauvres d'une richesse qu'ils ne sont pas capables d'exploiter – à qui l'on ne donne pas l'opportunité d'exploiter ? Bien sûr, le pétrole vaut de l'or, plus que de l'or, alors l'Occident se bat pour. Sous n'importe quelle condition : « […] l'opulence exigent des zones de non-droit, l'opulence ne peut-être sans l'exploitation de l'Autre, sans la création de la pauvreté donc. Le déséquilibre crée le haut, crée le bas, et le monde vit ainsi, balance commerciale comme le nomme-t-on : le poids de l'opulence contre la révolte des pauvres. » (p.55)

A plusieurs reprises, le narrateur ironise sur la nécessité de l'Occident à croire qu'il est un exemple à suivre. Le « Sud » doit s'en inspirer, suivre sa trace – exemplaire ?  devenir l'image même de cet Occident tout-puissant, lissant la diversité du monde et des cultures, ne laissant nulle liberté à chaque peuple de suivre la voie qui lui semble la meilleure... « Je reconstruirai ta terre millénaire à ma manière. Tu chanteras démocratie. Tu scanderas démocratie. Tu réciteras démocratie. Et le monde s'alignera sur ma volonté. » (p.14) et puis, dans le fragment « Tu feras », l'homme du Sud scande :

 

L'humain à l'image du maître

Que dis-je, sacrilège !

A l'image de sa caricature !

Singeons ! - ô le gros mot ! Singeons ! Singeons !

Signons nos saignées d'une croix bien soignée ! (p.48)


Et puis, j'aimerais parler de « le temps des orages », tellement actuel ! Une nouvelle fois notre société est tournée en dérision par l'attaque cette fois des politiciens et de leur course folle aux élections :


Je reviens à cette guerre qui dure, les mots qui nous tuent, de suffrages et de scrutins, l'Occident présenté comme ultime civilisation, les gouvernants sont paix représentants. Je reviens à cette guerre qui dure, les mots sont mortifères. Je m'embrase d'urnes et de bulletins, de voix contestées et de décomptes sanguinaires, vote d'espérances, décompte de cendres. Le bal commence, je plébiscite carnivore. Rappelle-toi les mots! Candidus, candide, blanc innocence, candidat. Je vote cannibale. (p.32)


Puisque l'on voit dans ce dernier extrait que le narrateur met toujours en avant le sens des mots, leur violence, il est temps de parler du travail d'écriture de Raharimanana. Quelle écriture ! On a pu voir l'intensité des thèmes abordés, variés mais toujours violents, durs, réalistes. Le travail d'écriture traduit également ces impressions. Les mots sont violents et nomment le monde tel qu'il est, tel que les victimes ont perçu leurs bourreaux, tel qu'elles ont souffert. C'est un langage vrai qui nous est proposé ici, qui cherche la prise de conscience, la violence des mots pour celle des gestes.

 

C'est un régal de lire ce texte lorsqu'on s'arrête aux mots, à la syntaxe. Jeux de mots, inventions ponctuent le livre. On se délecte de cette recette originale, toujours à la recherche du sens le plus profond possible :


 

Racaille.

 

Moi racaille ? Tu me lasses. Tu me cailles.

Tes mots sans laisse se barrent et t'échappent.

Tu rugis. Tu te vomis.

Tu te désentrailles. Tu t'empoubelles.

De toi, je m'en passe et point ne t'encaisse.

Je me prélasse, me lasse sur les rocailles

 vois c'est classe...

pas comme tes mots qui glissent

défaillent

brûlent comme paille.

Tu fumes. Tu m'enfumes.

Tu m'encrasses. Tu dérailles.

Ici-bas je signe : Djemaï, Faye, Younes, Souleymane. (p.27)


Voilà un extrait que je qualifierai de poésie engagée. On a envie d'improviser un slam ou un air de rap sur ce texte. Et cela arrive souvent...

La question du langage est d'ailleurs souvent relevée et mise en parallèle avec le travail de mémoire. Primo Levi écrit : « Notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d'un homme » (Si c'est un homme). La même difficulté est ressentie ici:



Je ne sais pas ami comment je vais raconter tout cela. Je ne sais pas comment tous ces morts vont pouvoir cohabiter dans ma mémoire. J'ai peur qu'ils succombent une seconde fois dans mon être qu'ils ont investi. Et m'emportent. Et me damnent pour l'éternité. Pour avoir vu et n'avoir pas su ou pu retranscrire. (p.34)


Et puis, il faut accepter de se souvenir, accepter de vivre avec ce poids sur son âme à jamais posé :« La question de la mémoire n'est pas de retenir mais de souffrir de l'irréparable » (p.46), mais aussi de pardonner ceux qui ne sont pas capables de dire, de nommer l'innommable : « Le silence ne peut être oubli. L'absence de mots ne peut être éradication de la mémoire. Au contraire, une mémoire trop lourde se dépouille de la langue pour réinterroger le sens, le sens malmené par le présent, le sens tordu, tiré vers l'évènement et les jours, le sens sous les affres de l'actualité »(p.97).

Si les mots sont introuvables face à l'horreur, la barbarie et la souffrance, le narrateur sait encore se moquer de nous quant à l'utilisation que l'on fait des mots ! L'Occident ne sait plus parler, exprimer des intentions, des sentiments... « Ici, en Occident, la mort du verbe est occulté par les slogans, les pubs et toutes ces belles choses de la vie quotidienne. [...]On ne nomme plus, on se fond dans une langue déjà faite, qui rassure, flatte, fait passer le temps, fait oublier la mort, masque la déchéance. Exactement ce qu'il faut à beaucoup d'entre nous les damnés, vivre dans l'insouciance, la mort de la pensée et des interrogations perpétuelles »(p.21).

 

J'ai essayé de parler de cette oeuvre de façon concise mais l'entreprise est délicate tant il y a à dire. Il faut encore ajouter que bien sûr la parole est très critique, le verbe acerbe et douloureux. Néanmoins, il ne faudrait pas entendre ce texte comme une déclaration de guerre à l'Occident, une haine portée envers les Blancs. Il s'agit davantage d'un constat, de faits relatés avec poésie et lyrisme, de l'engagement d'un homme dont la souffrance de son peuple coule dans les veines. On a déjà dit que la critique ne vise pas seulement l'Occident mais cite des dictateurs de toutes nationalités. Toute discrimination est dénoncée. Pourtant, l'expression d'une sorte de culpabilité et de honte – souvent ressentie par les victimes – se fait entendre lorsque le narrateur proclame :

« Comme les putes, je suis responsable de mon malheur, femmes violées, je ris, n'en tenez pas compte, c'est juste pour l'exhiber mon sourire banania et la dent que j'ai contre personne, les races n'existent pas, nous sommes tous les mêmes êtres humains, mêmes droits, mêmes prérogatives, mêmes victimes, mêmes bourreaux... Je suis comme vous.» (p.87)

Et puis finalement, le narrateur parvient à tutoyer l'Occident :

Maintenant, je te dis tu,

tu es libre, vous,

la victime s'est muée en bourreau.

Maintenant tu es libre, vous,

Le Nègre a massacré le Nègre. (p.108)

 

 

Le constat est criant, douloureux, alarmant. Raharimanana a surmonté le langage insensé, trouvé les mots justes afin d'ouvrir son coeur qui saigne à jamais. Un témoignage émouvant, révoltant, inquiétant sur ce que l'homme a été capable de faire à l'homme. Toujours dans l'espoir de ne pas reproduire nos erreurs, cette lecture nous amène à réfléchir sur l'essence de la vie, l'indispensable, la culture de l'Autre, celui qui est si différent... 

 

 

 

Pour en lire encore plus...

La critique de Liss dans la vallée des livres ici

La critique de Gangoueus ici

 

Raharimanana.jpgRaharimanana est né en 1967 à Tananarive. Les Cauchemars du gecko est paru en 2011 chez Vents d'Ailleurs. Pour en savoir plus sur son oeuvre, nous vous renvoyons à notre dossier n°15 consacré à 3 oeuvres de Raharimanana.

 

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